Affaire Grégory

16 juin 2017 18:51; Act: 19.06.2017 09:14 Print

«Il y a quelque chose qui plane sur le village»

Alors que le grand-oncle et la grand-tante du petit Grégory ont été mis en examen pour enlèvement et séquestration suivie de mort, les habitants du coin restent prudents.

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Trente-deux ans après la mort du petit Grégory, les habitants de Lépanges-sur-Vologne tentent difficilement de tourner la page. «Même quand je suis en vacances, quand on me demande où j’habite, la conversation finit toujours par des «ah, le village du petit Grégory», confie Jacky à 20minutes.fr. Le sexagénaire explique qu'en principe, les villageois évitent de parler de cette histoire.

Mais les derniers rebondissements de cette affaire hors norme remuent forcément de douloureux souvenirs: «C'est toujours là, il reste des mystères et des choses sont cachées. Il y a quelque chose qui plane sur le village», reconnaît cet habitant. L'homme ne se fait guère d'illusions quant aux dernières avancées de la justice: «Il ne faut pas s’emballer. Il y a tellement eu d’erreurs, il n’y a rien de vraiment nouveau», estime-t-il. Depuis sa fenêtre, un autre villageois se contente d'un mystérieux: «Des gens savent des choses dans le village».



Chez les commerçants du coin, on devine une forme de lassitude. «Les rumeurs ne m’intéressent pas, c’est du passé. D’ailleurs, il n’y a pas eu plus de journaux vendus ce matin, peut-être même moins», confie la boulangère du village. Le charcutier, lui, aimerait juste pouvoir passer à autre chose. «Je comprends que c’est important pour les parents du petit Grégory, de savoir la vérité pour faire leur deuil. Mais les gens en ont assez», réagit-il.

Au-delà du simple fait divers

Un crime jamais élucidé, un corbeau, un grand écrivain accusant une mère sans preuve... Depuis plus de 30 ans, l'assassinat du «petit Grégory», revenu cette semaine à la une, fascine bien au-delà du simple fait divers au point d'être considéré comme une des plus grandes affaires criminelles françaises.

«Ça aurait pu être une affaire de meurtre ou de disparition d'enfants parmi d'autres» sans la succession de rebondissements, affirme Alain Bauer, professeur de criminologie à Paris. Au départ, il y a une scène qui «a frappé l'imagination», celle du meurtre sordide d'un enfant. «Après, s'est greffé le mystère et on a été servi en la matière», renchérit l'historien Bernard Oudin.

«Une des affaires du siècle»

Octobre 1984. Grégory Villemin, quatre ans, est retrouvé mort, pieds et poings liés, dans une rivière des Vosges, dans l'est de la France. Un corbeau revendique le crime et invoque une vengeance. «Le fait divers, ce n'est pas (seulement) le meurtre de l'enfant, c'est la rumeur, les épisodes qui se succèdent. Le corbeau qui relance l'affaire, crée la conspiration. C'est essentiel au suspense», souligne M. Bauer.

Les soupçons portant sur Bernard Laroche - un membre de la famille qui jalousait la réussite de son cousin, Jean-Marie Villemin - puis son assassinat par ce dernier, la cabale lancée contre la mère de l'enfant ne vont cesser d'alimenter le feuilleton au milieu des années 80. L'affaire va ensuite être relancée en 1999, puis en 2008 avec de nouvelles expertises avant un énième rebondissement mercredi avec le placement en garde à vue de trois membres de la famille.

«On est face à une des affaires du siècle», juge l'expert français en criminologie, mettant en évidence «l'inénarrable accumulation d'erreurs» de la justice et de la gendarmerie, ainsi que les multiples théories sur l'assassinat qui viendront renforcer la fascination pour cette enquête.

Invraisemblable imbroglio

«Dès le début, on a compris que c'était une affaire de famille ou liée à l'entourage proche. Ce crime qui paraissait facile à résoudre est devenu un invraisemblable imbroglio» au fil des ans, souligne Bernard Oudin, auteur d'un ouvrage sur les grandes affaires criminelles.

Le fait divers prend une nouvelle dimension en 1985 quand Marguerite Duras, grand nom de la littérature française, accuse Christine Villemin de meurtre dans le quotidien «Libération», avant de conclure par une formule restée célèbre: «Sublime. Forcément sublime». Une accusation fondée sur une intime conviction qui créera la polémique. La machine médiatique s'emballe un peu plus.

En trente ans, «l'affaire» a généré quelque 3000 articles de presse, une cinquantaine de travaux universitaires et plusieurs récits de protagonistes et de journalistes. En revanche, peu d'écrivains ou de cinéastes s'y sont frottés. Le réalisateur haïtien Raoul Peck («I'm not your negro») a signé un téléfilm en six épisodes inspiré du livre de la journaliste Laurence Lacour, devenue une proche du couple Villemin et qui a mis en cause le système médiatique.

Téléfilms et romans

La chaîne Arte, qui diffusera le téléfilm, sera condamnée pour diffamation envers Bernard Laroche, et devra verser 15'000 euros à sa veuve et à ses deux enfants. Même sentence pour l'écrivain Philippe Besson qui, en 2006, a publié le roman «L'Enfant d'octobre», où il reproduisait les détails de l'affaire et imaginait des pensées de Christine Villemin. Il sera condamné pour diffamation et atteinte à la vie privée, avec sa maison d'édition Grasset, à verser un total de 80'000 euros.

Face à une affaire aussi glaçante, peu ont osé l'humour, sauf Benoît Poolvoerde, incarnant un tueur dans «C'est arrivé près de chez vous» (1992), à ses débuts. Dans une séquence culte du film, il évoque un cocktail baptisé «Petit Grégory», composé d'une «larme de gin», d'une «rivière de tonic» et d'une olive attachée par une ficelle à un morceau de sucre.

(joc/afp)