«Le 15h17 pour Paris»

08 février 2018 18:40; Act: 08.02.2018 18:40 Print

«Le cinéma supplante la justice, c'est choquant»

L'avocate du principal suspect dans l'attaque déjouée du Thalys compte demander la suspension du film de Clint Eastwood, sous prétexte qu'il entrave le bon déroulement de l'instruction.

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Moins de trois ans après l'attentat déjoué du Thalys, Clint Eastwood porte l'histoire à l'écran et fait jouer leur propre rôle aux principaux protagonistes. L'avocate d'Ayoub El-Khazzani, principal suspect dans la fusillade, est outrée: «Je trouve ça choquant que le cinéma fasse le travail à la place de la justice, où plutôt qu'on le laisse faire», s'indigne Me Sarah Mauger-Poliak sur France 3. La femme de loi envisage de demander la suspension du film de Clint Eastwood, «Le 15h17 pour Paris». Elle estime que le long-métrage nuit au bon déroulement de l'enquête.

«On nous explique que Clint Eastwood va délivrer la vérité, avec une vision complètement unilatérale des faits, où la présomption d'innocence est bafouée», tempête-t-elle. L'avocate ajoute que le réalisateur ne l'a pas consultée au moment de préparer son film, contrairement aux autres parties. Lorsque la représentante d'Ayoub El-Khazzani a demandé au juge d'instruction d'organiser une reconstitution, la réponse qui lui a été donnée l'a sidérée: «On vient de me répondre que c'était inutile, puisqu'il y avait déjà le film. La justice se plie devant un réalisateur de fiction», se désole-t-elle.

Un téléfilm sur l'attaque du Bataclan ajourné

A l'inverse des Etats-Unis, en France, les projets cinématographiques ou télévisuels consacrés à des événements dramatiques suscitent des réactions épidermiques. France 2 a dû ajourner fin décembre un téléfilm sur l'attaque du Bataclan, face à la levée de boucliers d'associations de victimes et la mobilisation en ligne de plus de 46'000 personnes. «Ce soir-là» racontait une histoire d'amour née ce soir fatidique, avec Sandrine Bonnaire dans le rôle principal. Le tournage était terminé.

Même indignation début 2017 à l'annonce d'un projet venu des États-Unis («Violent Delights») - qui n'a pas vu le jour jusqu'ici - sur les destins croisés d'artistes le soir du 13 novembre. Pudeur française? Autocensure? Ou, à l'inverse, goût américain pour le sensationnalisme? Un peu des trois, répondent les spécialistes du 7e art, compte tenu de l'importance du divertissement outre-Atlantique et de la frilosité en France face aux épisodes historiques douloureux ou dérangeants.

Hollywood décomplexé

«Les États-Unis n'ont cessé d'interroger leur histoire à travers le cinéma, parfois presque en temps réel, tandis qu'en France, il y a une forme d'autocensure, comme si personne n'était prêt à explorer ces plaies non refermées», estime Guillaume Evin, auteur de «L'histoire fait son cinéma».
Il a fallu attendre l'Italien Gillo Pontecorvo en 1966 pour traiter de la guerre d'Algérie. Film faisant autorité, «La bataille d'Alger» fut interdit de diffusion en salles jusqu'en 2004.

Et le financement du 7e art en France via les grandes chaînes de télévision n'incitent pas les producteurs à s'aventurer sur des terrains jugés sensibles. Le cinéma américain a lui multiplié les fictions sur le Vietnam («Apocalypse now», «Voyage au bout de l'enfer») et la guerre en Irak («Démineurs») avec un oeil critique. Il s'est également emparé des attentats du 11 septembre («World Trade Center», «Vol 93», sortis cinq ans après les faits), en insistant sur la dimension héroïque des personnages.


Au plus près du réel

«Eastwood et plus largement le cinéma américain ne craignent pas du tout d'adapter des événements historiques ou des histoires vraies», souligne Nick James de la revue britannique Sight and Sound. Ces fictions au plus près du réel sont souvent un terrain idéal pour des reconstitutions spectaculaires et la mise en scène de héros ordinaires, dont Hollywood est friand.

Dans «Le 15h17 pour Paris», le réalisateur d'«American Sniper» relate comment trois jeunes Américains, dont deux militaires, ont désarmé un jihadiste dans un train bondé Amsterdam-Paris le 21 août 2015, évitant ainsi un carnage.
Le film est sorti en France mercredi en même temps que «Stronger», avec Jake Gyllenhaal, histoire vraie d'un homme amputé après l'attentat de Boston en 2013, devenu un symbole de courage.

Néanmoins, aux États-Unis, «au lendemain des attentats du 11 septembre, tout film faisant allusion intentionnelle ou pas à la destruction des tours a été bloqué un temps», rappelle le critique Jean-Luc Douin, spécialiste de la censure.
Toute la difficulté est d'«être respectueux et en même temps de montrer qu'on a des choses à dire», souligne Guillaume Evin.

(joc/afp)