Trucage électoral

20 mars 2018 15:06; Act: 20.03.2018 20:35 Print

Un scrutin, des prostituées et le tour est joué

Au coeur d'un scandale sur l'utilisation de données personnelles recueillies sur Facebook, Cambridge Analytica (CA) est une société privée de communication stratégique et d'analyse de données.

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Cambridge Analytica est liée au parti républicain américain. Filiale de la société britannique de marketing Strategic Communication Laboratories (SCL), Cambridge Analytica dispose de bureaux à New York, Washington et Londres. Elle est dirigée par Alexander Nix, un quadragénaire passé par la prestigieuse école d'Eton, la fabrique des élites au Royaume-Uni, et l'université de Manchester.

«CA» fournit aux entreprises et aux mouvements politiques des stratégies et outils de communication clef en main basés sur l'analyse des données à grande échelle («big data») et les nouvelles technologies. Nous trouvons vos électeurs et les faisons passer à l'action», résume la société, expliquant compter parmi son personnel des chercheurs spécialisés dans l'analyse de données, mais aussi des experts politiques.

Kenya, Italie, Colombie

Au Royaume-Uni, la presse britannique s'interroge sur le rôle joué par l'entreprise pendant la campagne pour le référendum sur la sortie de l'UE, en 2016, en raison notamment de contacts avec le mouvement pro-Brexit Leave.EU. Mais selon Alexander Nix, «CA» n'a «pas travaillé sur le Brexit».

La société indique par ailleurs avoir travaillé au Kenya, en Italie, en Afrique du Sud, en Colombie ou en Indonésie. D'après une enquête réalisée par le New York Times et The Observer, l'édition dominicale du quotidien britannique The Guardian, Cambridge Analytica aurait récupéré sans leur consentement les données de 50 millions d'utilisateurs de Facebook et s'en serait servi pour élaborer un logiciel permettant de prédire et d'influencer le vote des électeurs.

Des méthodes dévoilées en caméras cachées

La chaîne britannique Channel 4 News a diffusé lundi des images en caméras cachées, où l'on voit le directeur de Cambridge Analytica évoquer des techniques pour piéger des rivaux politiques aux élections. Au menu, chantage, prostitution, corruption sous la forme de pots-de-vin et utilisation d'anciens agents du MI5 et du MI6.

Le patron de la société, Alexander Nix, croit avoir affaire à un individu travaillant pour le compte d'un homme riche cherchant à faire élire des candidats au Sri Lanka. Il lui explique donc sa méthode pour faire tomber un rival. Outre fouiller le passé du politicien pour trouver des informations compromettantes, il suffit d'«envoyer des filles autour de la maison du candidat», affirme-t-il avant d'ajouter que les Ukrainiennes «sont très belles, je trouve que ça marche très bien.»

«Nous devons être très subtils»

«Nous proposerons d'importantes sommes d'argent au candidat, pour financer sa campagne, en échange de terrains par exemple, et nous enregistrerons toute la conversation, détaille le boss de CA sans savoir qu'il est filmé, dans des propos retranscrits par Franceinfo. On masque ensuite le visage de notre employé et nous la postons sur Internet. Beaucoup de nos clients ne veulent pas être vus en train de travailler avec une compagnie étrangère... Donc souvent nous montons de toute pièce des fausses identités et de faux sites Internet, nous pouvons être des étudiants faisant des recherches (...) des touristes, il y a plein d'options. J'ai beaucoup d'expérience dans ce domaine.»

Concernant les collectes de données, Channel 4 a interrogé deux employés de la firme qui racontent la technique du profilage qui leur permet de« fragmenter la population» et ainsi envoyer des messages ciblés sur ce qui leur est important. Les cadres expliquent d'ailleurs qu'il faut surtout faire «sans que quelqu'un ne pense à de la propagande». «Parce que, dès l'instant où quelqu'un pense cela, la prochaine question sera de savoir qui est derrière cela. Nous devons être très subtils», confie ainsi Mark Turnbull cité par lalibre.be.

CA suspendu

Plusieurs hommes ont joué un rôle principal dans cette affaire. Le premier d'entre eux est Robert Mercer. Cet homme d'affaires américain a fait fortune dans les fonds d'investissement, et est l'un des principaux donateurs du parti républicain. Il a financé Cambridge Analytica à hauteur de 15 millions de dollars. Steve Bannon, proche conseiller de Donald Trump avant d'être évincé de la Maison-Blanche durant l'été 2017, a, quant à lui, été aux manettes de «CA», selon The Observer.

Quant à Aleksandr Kogan, psychologue à l'université de Cambridge, il est le développeur, via la société Global Science Research (GSR), de «thisisyourdigitallife», une application récoltant des données personnelles sur Facebook qui étaient ensuite transmises à «CA» et SCL, selon Facebook.

Enfin, le quatrième homme est Christopher Wylie, un ancien employé de «CA» et lanceur d'alerte. Ce Canadien de 28 ans a affirmé que les méthodes de Cambridge Analytica étaient «problématiques», car basées sur des «données privées acquises sans consentement», à la télévision canadienne CBC.

L'affaire est embarrassante pour le géant américain des réseaux sociaux dont les serveurs hébergent les données de plus de 2 milliards de comptes. Suite aux révélations, Facebook a suspendu les accès à ses services de CA, de sa maison mère SCL, ainsi que ceux d'Aleksandr Kogan et de Christopher Wylie.

Facebook affirme que les transmissions de données personnelles qui ont eu lieu constituent une «violation» de ses conditions d'utilisation, et promet des poursuites judiciaires, «si nécessaire».

(cga/afp)