Voile

02 novembre 2016 14:23; Act: 02.11.2016 16:08 Print

«A mon retour, j’aimerais bien écrire un livre»

par Oliver Dufour - Dimanche, le marin genevois Alan Roura s’élancera sur son premier Vendée Globe, course autour du monde en solitaire. Une aventure à mettre sur papier.

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A le voir entouré de curieux qui le bombardent de questions à propos de son défi à venir, on jurerait qu’Alan Roura, âgé de 23 ans «seulement», est habitué à se trouver sous les projecteurs. Bien loin du cliché du vieux loup de mer solitaire et taciturne qu’on pourrait imaginer de manière préconçue, le navigateur genevois s’exprime avec aisance et un apparent plaisir. On le sent dans son élément au milieu d’une population «terrestre» qui l’interroge, l’admire et peut-être même le jalouse un peu. Est-ce vraiment lui qui va bientôt se retrouver si isolé sur les flots durant environ trois mois, avec son monocoque pour seul compagnon et l’horizon changeant en guise de décor?

«Je suis à l’aise un peu partout, sourit Alan Roura. J'ai le contact assez facile et j’aime bien parler avec les gens. Mais une fois que je serai parti, ils ne vont pas vraiment me manquer.» La mer est en effet toute l’existence, ou presque, de ce citoyen de Versoix que ses parents avaient embarqué dans une vie au large, à sillonner les eaux du globe à bord d’un voilier, dès l’âge de… 2 ans! Une expérience qui lui avait très vite donné l’envie de voler de ses propres voiles. Jusqu’à devenir le plus jeune concurrent jamais inscrit au départ du prestigieux Vendée Globe, régate autour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance, dont le départ sera donné ce dimanche 6 novembre.

Des vidéos tous les trois jours

Seul, donc, Roura ne regrettera pas cette attention croissante dont il est devenu l’objet au fur et à mesure qu’approchait le moment de s’élancer en mer. Lorsqu’il ne sera pas affairé à la bonne marche de son embarcation – dans des conditions peu exigeantes, la moindre manœuvre prend déjà souvent près d’une demi-heure –, le jeune marin saura bien mettre à profit le temps dont il bénéficiera lorsque son bateau, rebaptisé «La Fabrique», du nom de son principal sponsor, filera sous pilote automatique. «J’écris beaucoup lorsque je suis en mer, signale le Genevois. C’est quelque chose qui reste. Je tiens un journal, à mi-chemin entre un journal intime et un carnet de bord. D’ailleurs, lorsque j’aurai terminé ma course, j’aimerais bien écrire un livre. Je garde ça dans un coin pour l’instant.»

Lorsqu’il ne rédigera pas pour son propre compte le fond de ses pensées, Alan Roura sera d’ailleurs tenu d’en narrer une partie régulièrement face caméra. «L’organisation nous impose l’envoi de deux minutes d’images en moyenne tous les trois jours, révèle-t-il. Cela fait quand même pas mal, étant donné qu’on est censés faire le montage nous-mêmes avant d’envoyer la vidéo. Chaque concurrent aura sans doute souvent mieux à faire, mais bon... Comme ça, au moins, on est libres de couper tout ce qu’on n’a pas envie de montrer!» Cette donne n’empêchera d’ailleurs pas Roura d’envoyer régulièrement, pendant qu’il y est, quelques images exclusives à l’attention des lecteurs de «20 minutes», pour leur offrir des instants vécus en course et quelques anecdotes.

Du reggae à Rammstein

Le Versoisien se distraira également volontiers en musique au cours de son aventure. L’homme aux goûts éclectiques dit notamment apprécier le reggae, mais n’hésitera pas à muscler le son dans ses écouteurs lorsque les conditions de navigation en feront autant. «Un peu de Rammstein, par exemple», sourit-il en évoquant le groupe allemand de métal industriel. «Sinon, on passe beaucoup de temps à réfléchir, à se poser toujours un peu les mêmes questions sur la bonne marche du bateau. Je parle même «avec» lui. Les journées sont pas mal faites de routine. On se douche, on va aux toilettes, on se brosse les dents… Les jours passent finalement assez vite.»

Contemplant un ancien monocoque de type «Class America», exposé dans le port de Lorient, où il avait établi son camp de base avant de se rendre aux Sables d’Olonne en vue du départ, Alan Roura admet ne plus regarder les épreuves de la Coupe de l’America depuis 2007, date du dernier succès d’Alinghi. Par la suite, la compétition avait en effet délaissé les «Class America» massifs pour se tourner vers les multicoques géants. «Pour les équipages en tout cas, il me semble que c’était quand même plus intéressant sur ces monocoques». Le sien, bien moins lourd que ces monstres de 25 tonnes, s’annonce tout de même comme le plus solide des 29 partants. «Bernard Stamm l’avait construit, en 2000, en collant deux demi-coques sur la longueur, plutôt qu’avec une coque et un pont posé dessus. Cela lui confère une très grande rigidité.»

Battre les autres vieux bateaux

Stamm ne sera peut-être pas présent en Vendée ce week-end pour assister au départ de son ancien «Superbigou», puisqu’il est en stand-by pour disputer d’un jour à l’autre le Trophée Jules-Verne, défi visant à boucler le tour du monde à la voile le plus rapide. «Mais s’il y arrive, il passera quand même me voir d’ici là, rassure Roura. Et je le connais, au moment où je franchirai la ligne, Bernard le «sentira». Commencera alors une sorte de «match dans le match» entre le jeune Genevois et les concurrents sur vieux bateaux qu’il espère laisser derrière lui d’ici à l’arrivée. «Il y a «100% Natural Energy», barré par le Néo-Zélandais Conrad Colman, «Famille Mary», du Français Romain Attanasio; «faceOcean», skippé par le Français Sébastien Destremau ou encore le bateau de l’Espagnol Didac Costa, «One planet, one ocean». Lui, c’est l’ancien «Kingfisher» (ndlr: sur lequel la jeune britannique Ellen MacArthur avait terminé 2e en 2001) et j’en fais une sorte d’affaire personnelle, rigole le marin versoisien. «Cela remonte à une régate en Mini à l’époque, où j’avais eu la mauvaise idée de le suivre en pensant qu’il avait la bonne option. On avait fini dernier et avant-dernier!»

Pendant ce temps, six des concurrents aux budgets nettement plus élevés que celui d’Alan Roura s’élanceront pour la première fois sur des monocoques équipés de foils, ces drôles d’appendices rigides permettant à la coque de s’élever au-dessus de l’eau lorsque les conditions le permettent. «Il sera intéressant de voir jusqu’où ils tiennent, s’interroge Roura, qui craint que les foils soient mis à trop rude épreuve sur ce genre de course, qui dure environ trois mois. «L’autre jour, on a vu les pièces faire plusieurs fois l’aller-retour entre le bateau et le chantier. Etre des précurseurs demande beaucoup de réglages », s’amuse l’homme dont la nuque est ornée d’un grand tatouage tribal. «C’est un motif marquisien que j’avais fait faire à Tahiti en 2010. Il se rapporte à une tranche de ma vie. Moi-même, je ne saurai peut-être jamais ce qu’il représente. Mais j’aime cette part de mystère», sourit-il avant de tourner son regard vers l’horizon.

Twitter, @Oliver_Dufour