Voile

02 septembre 2017 10:29; Act: 02.09.2017 13:00 Print

Il reste peu de temps pour forcer le passage glacé

par Oliver Dufour - Yvan Bourgnon tente toujours de devenir le premier marin à rejoindre en solitaire le Groenland depuis l’Alaska par le passage du Nord-Ouest. Mais les éléments s’acharnent.

storybild

Il reste un gros bouchon de glace à franchir avant de pouvoir filer sur le Groenland.

Sur ce sujet
Une faute?

«Sur l’ensemble de mon parcours (ndlr: long d’environ 7500km), ça ne représente qu’un bouchon d’une quinzaine de milles (ndlr: environ 30km), mais ça me bloque complètement et je suis forcé d’attendre. C’est très long et il fait très froid (entre -5 et 2 degrés), j’ai eu beaucoup de pluie et même de la neige, mais je n’ai pas le choix.» Après une pause de plusieurs jours au mouillage au large de Taloyoak, village le plus au nord du continent nord-américain, où il avait effectué quelques réparations sur son catamaran de sport long de 6 m, Yvan Bourgnon était parti pour attaquer la partie la plus «glacée» de son impressionnante navigation à la voile, son Défi Bimédia, qui doit le mener jusqu’au Groenland.

Parti à la mi-juillet de Nome, en Alaska, Bourgnon espérait ainsi atteindre les glaces aux environs des Iles Tasmania à la bonne période pour profiter du réchauffement estival et se frayer un passage à travers la banquise fondue. «L’an passé, à la même époque, il n’y avait pratiquement pas de glace par ici. Mais je suis tombé sur une mauvaise année, c’est plus compliqué», soupire l’aventurier, forcé d’attendre au mouillage dans une baie à quelques heures de navigation au sud des Tasmania. «Ca fait une dizaine de jours que je suis coincé ici», peste le marin. «En plus c’est un mouillage qui n’est pas particulièrement bien protégé, je suis obligé de me déplacer plusieurs fois par jour pour m’adapter aux vents changeants et pour ne pas me faire heurter par des blocs de glace qui dérivent. Certains peuvent faire jusqu’à 50 m de long!»

Piégé pendant plusieurs heures

Un choc avec ce genre d’obstacle flottant signifierait certainement la destruction de «Ma Louloutte», comme il a affectueusement baptisé son bateau. A trois reprises, Yvan Bourgnon a déjà tenté de trouver le chemin qui lui ouvrirait la voie vers la mer de Baffin. Pour autant d’échecs. «Je me suis fait peur lors de la première et de la troisième tentative. Je dois passer dans un couloir d’eau qui fait quelques mètres de large en tirant des bords dans des airs variables, alors que la glace dérive. Je peux vite me faire écrabouiller entre les icebergs et la banquise, qui dérive aussi. Une fois, ça s’est refermé derrière moi et je suis resté piégé plusieurs heures avant de trouver une sortie pour revenir en arrière. C’était terrifiant.»

Même au mouillage dans sa baie, Yvan Bourgnon sait qu’il ne pourra pas s’éterniser. «Plus j’attends, plus on se rapproche du retour de l’hiver. La baie peut très bien se refermer sur moi et me piéger à jamais. Ce sont un stress et une angoisse énormes, parce que je sais que je mets ma vie en danger. Je n’ai pas envie de devoir déclencher les secours, je n’ai jamais eu à le faire. J’essaie d’être prudent et de penser à ma famille. Si j’avais été plus jeune et célibataire, j’aurais peut-être été plus kamikaze et tenté de passer un peu en force, mais ça ne serait pas raisonnable.» Dans cette situation, le Neuchâtelois aime se comparer à un alpiniste, coincé dans son camp de base, en attendant que la météo soit favorable à une ascension au sommet. «Mais le montagnard peut bouger plus pour tuer le temps, il peut aller se promener et il peut s’abriter mieux que moi pour se reposer. J’essaie d’être un peu actif, mais mon espace est quand même très limité. J’apprends à gérer cette attente.»

Quatrième tentative ce week-end

La marge du marin est également fine en termes de délais. Il ne lui reste qu’une dizaine de jours pour parvenir à franchir l’obstacle, sous peine de se retrouver en mer dans une période peu propice à la navigation. «En mer de Baffin, au large du Groenland, c’est bientôt à nouveau le retour des grosses tempêtes. Et je ne parle pas de la région où je suis, qui ne sera plus navigable lorsque ça se remettra à geler. Je risquerai aussi d’avoir du verglas sur le bateau, ce qui l’alourdirait et augmenterait le danger. Mais si je traverse ce bouchon prochainement, le plus dur devrait être passé.» Bourgnon tentera une quatrième fois de franchir le passage ce week-end. Probablement samedi, si les conditions sont plus favorables. Mais le risque de devoir abandonner existe toujours. «Dans aucune de mes courses, aucun de mes défis, je n’ai eu à faire demi-tour. J’ai toujours trouvé le moyen d’arriver au bout. Donc, psychologiquement, ça serait très dur de lâcher l’affaire. Mais j’essaie de positiver, de me dire que j’ai fait quelque chose de beau et que c’est déjà énorme d’être arrivé là.»