Voile – Vendée Globe

20 décembre 2016 21:54; Act: 21.12.2016 08:07 Print

Alan Roura: «Je termine mes journées claqué»

par Oliver Dufour - Bientôt à mi-parcours de son Vendée Globe, le jeune marin genevois dresse un bilan intermédiaire à l’approche de l’océan Pacifique.

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Même s'il a peu dormi, Alan Roura s'est offert un dessin, du champagne et de la choucroute pour fêter le passage du cap Leeuwin, en Australie. (Photo: Alan Roura) (Photo: Alan Roura)

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Alan Roura, qui vient de passer le cap Leeuwin, au sud-ouest de l’Australie, pointe au 15e rang provisoire dans le tour du monde en solitaire sur monocoque, sans escale et sans assistance. Le Genevois de 23 ans, plus jeune concurrent de l’histoire du «VG», s’est même sérieusement rapproché tu top 10, puisque le classement officiel ne tient pas encore compte des abandons des Français Thomas Ruyant (8e) et Stéphane Le Diraison (12e), et que Roura talonne de près Fabrice Amedeo (14e), qui connaît de légers problèmes de grand-voile. Le Versoisien naviguant à bord de «La Fabrique» a répondu aux questions de «20 minutes» depuis l’océan Indien.

Comment jaugez-vous votre situation actuelle?
Plutôt bien, même si j’ai un peu perdu de terrain sur ceux qui me précèdent. J’ai tiré un bord à l’opposé de tout le monde pour venir chercher une dépression qui me permet d’avoir de meilleurs airs. Du coup j’ai un peu perdu en route directe, mais normalement c’est un choix qui devrait s’avérer payant au cours des prochains jours. J’ai reculé pour mieux avancer!

Et le moral, dans tout ça?
Ca va beaucoup mieux. Surtout après le passage du cap Leeuwin. C’est une étape importante. Avoir franchi deux grands caps sur les trois (ndlr: Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn) ça stimule forcément. Je suis tout ému et j’ai de la peine à croire que j’ai quasiment bouclé la moitié de mon tour du monde. On commence à compter à rebours les milles qui nous séparent du retour à la maison! Et je vais pouvoir passer Noël dans le Pacifique, c’est plutôt chouette.

Au classement ça se passe aussi plutôt bien…
Oui, c’est vrai, je gagne encore des places. Mais ce n’est pas du jeu quand c’est sur abandon des autres. Ça a été terrible pour Stéphane et Thomas (ndlr: Le Diraison et Ruyant), qui ont dû abandonner sur casse. C’était leur rêve et tout est terminé pour des conneries. C’est triste de voir que tout peut s’arrêter d’un coup. En plus on avait préparé nos bateaux ensemble. J’en ai mal dormi.

La dizaine d’abandons depuis le départ vous incite-t-elle à naviguer plus prudemment?
Non, je navigue de toute façon à ma manière. Et ces abandons ne se sont pas produits parce que les bateaux ont été trop sollicités, mais plutôt à cause de chocs. Donc je reste sur ma ligne et je sais que je ne fais pas souffrir mon bateau. Je suis bien là où je suis. Je devrais bientôt aller chercher Fabrice Amedeo à la régulière. Il devrait renvoyer de la toile sous peu, mais pour l’instant je le défonce. Je fais avancer «La Fabrique» du mieux que je peux. C’est une vieille dame de seize ans, après tout!

Parvenez-vous à dormir convenablement?
Ces temps ça va, mais je finis mes journées complètement claqué. Je suis quelqu’un qui dort la nuit. Le jour, ça ne le fait pas. Et comme en ce moment on a des nuits très courtes et des jours très longs, c’est «hard». Ça me fait des journées de quinze heures à fond! Mais je cumule environ trois heures de sommeil par nuit, découpées en petites tranches. Heureusement, pour l’instant je n’ai pas eu trop de manœuvres ultra dures à gérer. Et mine de rien, ça fait déjà une quarantaine de jours de navigation et ça se passe bien. Je suis dans le rythme.

Y a-t-il des moments qui vous ont particulièrement marqué depuis le début de l’aventure?
Chaque jour est nouveau, avec ses moments particuliers. Je dirais que ceux qui me marquent concernent surtout les autres concurrents. Par exemple, quand j’ai passé le cap de Bonne-Espérance il y a quelques temps, ça devait être un moment heureux. Et pourtant j’étais effondré de tristesse, parce que c’était le jour où mon copain Kito de Pavant a été récupéré après son abandon. C’est la troisième fois qu’il doit jeter l’éponge sur le Vendée. Pour lui ça ne veut simplement pas! J’ai passé ma journée à en pleurer.

Rassurez-nous, il y a aussi des moments forts plus joyeux?
Bien sûr! On a pas mal de sautes d’humeur, comme on est seul. Il y a des jours où je me demande ce que je fous là et deux jours après je suis mort de rire pour trois fois rien. Il y a aussi des moments où on se fait peur. Mais j’ai vu plein de choses magnifiques. Comme dans cette dépression, il y a quelques jours. C’était comme dans les films. Absolument incroyable! Avec des vagues énormes de dix mètres, de l’eau blanche qui fume… C’était la guerre! Il y a aussi les instants qu’on vit avec des couleurs absolument fabuleuses, une luminosité incroyable.

En dehors des appels officiels, quels sont vos contacts avec le monde extérieur?
Je reçois pas mal de petits message sympas. Mais j’essaie quand même de les limiter, parce que j’ai souvent beaucoup à faire. Je raconte mes journées par écrit, aussi. Je ne peux malheureusement plus envoyer de vidéos à cause de la panne de mon système de communication. J’aurais bien aimé le faire, mais les gens devront attendre mon retour pour voir un montage de mes meilleures images.
Et sinon je communique un maximum avec les autres concurrents. On fait tous la même course, donc je trouve normal qu’on essaie de prendre des nouvelles les uns des autres. Là j’ai déjà écrit à la moitié de la flotte!

Vous animez en quelque sorte le réseau social des concurrents. Y sont-ils réceptifs?
Certains mettent deux semaines à répondre, d’autres le font dans l’heure. C’est très intéressant. On est tous marins, on sait ce qu’on fait, mais il y a toujours des choses à apprendre. On échange. Et je fais aussi un peu d’intox, ça marche bien (rire)!

Qu’avez-vous appris jusqu’ici, par exemple?
A naviguer proprement. Je me suis aussi amélioré dans l’étude de la météo, qui n’est pas mon fort. Pour moi ce Vendée Globe est déjà gagné. Je suis arrivé jusqu’en Australie et c’est ultramotivant pour la suite. On y va, vers ce cap Horn!

C’est bientôt les Fêtes de fin d’année. Vous avez prévu quelque chose de spécial?
Pas particulièrement, non. Je ne suis pas très Fêtes en général. Et pour moi Noël c’est plutôt le chalet, le ski, la montagne… Là, dans le Grand Sud, c’est plutôt la période de la régate Sydney-Hobart. Pour moi ce seront des jours un peu comme les autres. Je me ferai peut-être une bonne bouffe et éventuellement une tasse de rhum. Mais c’est de toute façon un peu impossible de savoir exactement quand arrive Nouvel An, là au milieu de l’eau!


Alan Roura se prépare au Vendée Globe 2016