Natation

16 décembre 2016 19:57; Act: 16.12.2016 22:02 Print

Anthony Ervin, le nageur-philosophe aux mille vies

par Oliver Dufour, Lausanne - Ce week-end, la 1re Swim Cup accueille à Lausanne des athlètes auréolés de près de 250 médailles. Dont le fascinant Américain.

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L'Américain est un cas à part, un véritable intellectuel des bassins. (Photo: Swim Cup/Olivier Gehin

Une faute?

Peut-être est-ce parce qu’il est californien et qu’on associe à cet état de la côte ouest américaine une «coolitude» naturelle propre à une population de surfers, qu’Anthony Ervin paraît si calme et réfléchi. Ca pourrait aussi venir de sa tenue. A mi-chemin entre celle d’un rockeur et d’un intellectuel, avec de petites lunettes rondes qui lui confèrent des airs de premier de classe, des Converse aux couleurs du drapeau américain avec des symboles de paix aux pieds et des tatouages plein les bras. Ou peut-être le nageur de 35 ans est-il tout simplement dans le cirage, après être arrivé le matin-même depuis les USA. Quoi qu’il en soit, l’homme aux quatre médailles olympiques, dont trois en or, met en effervescence la petite assemblée réunie vendredi matin pour présenter la première édition de la Swim Cup, qui se déroulera samedi et dimanche à Lausanne, en présence d’une armada de nageurs de haut niveau (lire encadré).

«J’ai été invité à la Maison Blanche», s’excuse presque Anthony Ervin, qui n’en était pas à sa première expédition à Washington sur requête du couple présidentiel Obama. «On a fait les célébrations pour Hanukkah. En avance, parce que cette année ça commence au Réveillon de Noël et qu’à ce moment-là tout le monde aura quitté le gouvernement. Voilà pourquoi je ne suis arrivé qu’aujourd’hui (vendredi), au lieu d’hier, comme prévu.» Juif pratiquant, Ervin? «Ma mère n’arrête pas de me dire que je suis juif. Moi, je crois en plein de chose, donc je suis croyant. Je suis à l’intersection de plein de croyances. J’ai beaucoup étudié, beaucoup lu de choses et pour l’instant je cueille aux arbres ce qui me parle. Je ne pense pas que Hanukkah soit la fête la plus importante du judaïsme, mais aux Etats-Unis elle l’est et elle concerne la liberté religieuse. L’illumination pour éliminer l’obscurité», ajoute celui qui a notamment trouvé son équilibre dans le bouddhisme zen.

«Les flammes purifiantes de l’opinion publique»

Car «Tony» a connu le besoin de se trouver, de se forger une identité. C’était en 2003, trois ans après avoir explosé à la face du monde, âgé de 19 ans, en décrochant l’or olympique à Sydney sur 50m nage libre, en plus de décrocher l’argent sur le 4 x 100m libre avec l’équipe. Durant quelques années, l’Américain était l’un des nageurs les plus rapides de la planète. Mais son statut est vite devenu insoutenable. Trop lourd à porter, trop oppressant. A 22 ans, Anthony Ervin a annoncé sa retraite. «Je pensais que j’arrêtais pour de bon. C’était nécessaire de le penser, pour avancer sans crainte vers le chapitre suivant de ma vie. Quand j’étais petit, je rêvais de gagner, d’aller aux Jeux olympiques. Je l’ai fait. Mais ce que je n’avais jamais imaginé dans mes rêves, c’était ce que ça entraînait. C’est-à-dire représenter quelque chose de bien plus grand que soi. En tant que personne qui ne me connaissais pas très bien moi-même, j’étais très inconfortable dans cette situation. Je ne voulais rien représenter. J’avais plein de choses à apprendre et je ne voulais pas le faire dans sous les flammes purifiantes du regard de l’opinion publique. J’ai dû m’en aller. Je ne reconnaissais plus la natation comme la discipline dont j’étais tombé amoureux en tant qu’enfant. C’était devenu l’incarnation de l’attente de ceux qui me regardaient.»

Commence alors une nouvelle vie, à la recherche de son chemin, qui le mèneront quelques temps à New York, avec un sac à dos et une guitare. «Ce départ a été ma première vraie décision d’adulte.» De nombreux petits boulots, du rock n’roll et pas mal de fumette suivront. «J’étais aussi dans le nord de la Californie, à faire de la musique dans un groupe (ndlr: Weapons of Mass Destruction), à faire plein de jobs, à me faire tatouer, aussi…» Quelques expériences avec diverses drogues lui feront également frôler la mort à deux reprises. Il se reprendra en mains, notamment grâce au bouddhisme et à l’introspection. «Je me suis construit en tant qu’artiste. Je trouvais des moyens drôles de m’exprimer, de représenter mon monde, d’exprimer mes douleurs, du pathos. Après, la maturité aidant, j’ai développé une meilleure compréhension de l’éthique. Davantage de connaissance de soi et de conscience de soi…»

Un record chipé à Michael Phelps

Une pause longue d’une dizaine d’années qui l’aidera à rebâtir sa personnalité, jusqu’à effectuer un retour sur la scène internationale en natation, lors des JO de Londres, en 2012, douze ans après ses premiers. «La période entre ma carrière 1.0 et ma carrière 2.0 a en quelque sorte servi à détruire le «moi» que je connaissais et à réassembler celui que je voulais être. Il y avait un élément de création de mon identité dans ce que je faisais. En même temps il y avait l’acceptation de la face rugueuse de la tuile. Reconnaître que oui, j’avais eu un passé dans lequel j’avais été jeté à mon insu. Mais que j’avais toujours la responsabilité de m’en occuper.» Ce cheminement mènera même Ervin à goûter à nouveau au plus beau des succès, en décrochant deux titres olympiques supplémentaires l’été dernier à Rio, sur 50m libre et sur 4 x 100m libre avec les USA. Sa première performance, à 35 ans, a d’ailleurs fait de lui le nageur individuel le plus âgé à décrocher l’or aux Jeux. Un record ravi au plus décoré de tous: Michael Phelps.

Les résultats d’Anthony Ervin n’ont pas manqué de le propulser à nouveau sur le devant de la scène, là où il s’était justement senti comme un poisson hors de l’eau, près d’une quinzaine d’années plus tôt. «Quand je suis revenu, je n’avais pas l’attente d’être observé non plus. C’était très organique. Je me suis retrouvé dans l’arène, en compétition. Je ne m’attendais pas du tout à redevenir champion olympique. Là il s’est passé moins de trente secondes avant que je ne réalise que j’avais une responsabilité et je dois m’en occuper. Et pas à pas, je continue de traverser cette phase. Mais je pense que maintenant je suis immunisé contre les pressions extérieures», estime celui qui dit que la poursuite de sa liberté individuelle est en quelque sorte le «manifeste de sa destinée». «Je veux trouver ma propre place, vivre ma propre vie. Je suis à la fois artiste, scientifique, designer, romantique… Je suis cynique, mais je suis aussi un optimiste.»

«Je serai mort, redevenu poussière, mais ma médaille sera toujours là»

Autre particularité du nageur californien, il ne possède plus sa première médaille d’or, remportée à Sydney. Lors du tsunami qui avait frappé l’Indonésie et de nombreux autres pays dans l’océan Indien en 2004, il l’avait mise aux enchères sur internet pour récolter des fonds afin d’aider les survivants. Une démarche qui avait alors permis de réunir 17'000 dollars pour l’UNICEF. Alors que de nombreux athlètes préfèrent conserver leurs breloques dans des coffres-forts, ne les sortant qu’en de rares occasions, Ervin a ressenti le besoin de se séparer de l’objet du désir. «Même à distance, j’ai été très affecté par la mort et la destruction à laquelle ces gens étaient confrontés. Et en même temps c’était un objet que j’avais eu tant de fierté à conquérir, tant d’arrogance. Mis en perspective avec le drame… J’aurais été moi-même détruit si je n’avais pas fait quelque chose. Un numéro de plus d’une vie et d’une opportunité perdues. Le poids de cette médaille était trop lourd à porter. Ce n’était pas supportable. Je devais m’en séparer. Je me suis dit que je pouvais lâcher prise.»

Cela voudrait dire qu’un jour ses breloques décrochées au Brésil pourraient à leur tour être abandonnées au profit de la bonne cause? «Je n’en ai aucune idée! La première médaille de Sydney était très empreinte d’attachement négatif. Je voulais aussi en quelque sorte protéger les gens de ça. Un peu comme Gollum avec l’anneau (ndlr: dans «Le Seigneur des Anneaux»), éclate-t-il de rire en joignant ses mains. «Une des médailles à Rio voyage avec moi pour que je puisse la montrer aux gens, parce que ça leur procure de la joie. C’est une façon facile pour moi de les exaucer. L’une des deux a été remportée en équipe, donc ce n’est que justice si je la partage avec le plus grand nombre. Je la porterai avec moi tant que j’en supporterai le poids. Et celle que j’ai gagnée seule est aussi une accumulation d’une vie. Elle représente ce que j’ai fait de ma vie. Mais même ça, c’est éphémère. Cette médaille existera toujours et moi je serai putain de mort! Redevenu poussière. Et la médaille toujours là, à moins qu’elle n’ait été fondue pour devenir autre chose. Elle n’a pas de vie. Elle est fixe. Et la vie des mortels n’est pas fixe.»

Lausanne par amitié et pour la FINA

Ce week-end, le philosophe nageur aux origines multi-ethniques, dont le père à moitié afro-américain, plongera son corps tatoué dans l’eau d’une piscine de Mon-Repos. Ce qu’il fera avec d’autant plus de plaisir en sachant qu’il offrira à des jeunes nageurs vaudois le bonheur de voir à l’œuvre quelques-uns des meilleurs champions du moment. La Suisse, qu’il découvre, est nouvelle mais lui paraît pourtant familière. «Surtout avec toutes ces vignes autour de nous. Je me sens un peu comme chez moi. J’ai toujours voulu découvrir Lausanne et j’espère apprendre beaucoup ici», ajoute Ervin. «C’est ici que se trouve la FINA (ndlr: la Fédération internationale de natation), ainsi que le CIO. En plus, j’ai un ami de l’époque universitaire qui vit ici et que je ne vois pas souvent.» Mais est-il facile de se motiver dans les frimas de l’hiver, dans le brouillard, de participer à une compétition «amicale» alors qu’on pourrait être en vacances après une saison éreintante? «Vous savez, grâce à nos capacités de design et d’architecture et de la science, nous sommes capables de maintenir l’eau à une température qui nous permet de nager dedans, même durant l’hiver gelé», se moque-t-il gentiment. «Mais toute plaisanterie mise de côté, je suis un «California Kid». Et rien ne peut battre le fait de nager en extérieur avec une météo californienne. Là c’est facile. Mais ce n’est que lorsque j’accomplis cette performance pour d’autres que je me retrouve au froid. Si je devais le faire tous les jours, ça serait un autre genre de challenge pour moi. Mais d’être ici, maintenant que j’ai cette opportunité, c’est facilement fait aussi!»

Anthony Ervin se réjouit en outre de découvrir un bassin lausannois qu’on dit très rapide. «En tant que scientifique du sport, il y a des détails minutieux que je recherche dans chaque piscine. Chaque bassin est différent pour moi. L’environnement joue un grand rôle. Le bâtiment, la ville dans laquelle vous vous trouvez. Tout ça donne du caractère à ce que vous faites. Je suis sûr que ça ira très bien pour moi ici», s’esclaffe-t-il. «La FINA est ici, après tout! Ils sont juste à côté, donc ils devraient savoir ce qu’ils font. Sinon ça serait un peu décevant si c’était en-dessous du par!» Lorsqu’on rappelle à Ervin que les organisateurs seraient comblés par des temps très rapides, voire même un record du monde, son visage se fend d’un large sourire. «Ca va être dur, j’ai déjà beaucoup mangé de chocolat depuis que je suis ici!» Et à l’avenir? «Je veux en profiter pour apprendre à devenir un meilleur nageur tout en construisant des relations avec d’autres personnes sur le circuit. C’est simplement amusant. Une façon amusante de passer ses journées: s’entraîner, concourir, voyager… Je me vois nager pour le restant de mes jours. Mais ça serait audacieux et vaniteux d’attendre à maintenir ma position au cours des quatre prochaines années. Mais comme atteindre cette position n’était de toute façon pas la question… J’essaie simplement d’en tirer des enseignements.» Encore et toujours.