26.09.2020 à 20:52

FranceAgressions et viols: la parole se libère dans le porno amateur

Les témoignages de femmes, des actrices à la carrière éclair qui décrivent des agressions sexuelles et des viols, se multiplient depuis l’ouverture récente d’une enquête visant l’un des sites phares du porno dit «amateur» français.

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Getty Images/iStockphoto

Y aura-t-il un #metoo du porno ? Estelle* avait 22 ans quand elle s’est lancée. Elle travaillait dans le commerce, mais rêvait de «devenir une grande actrice» pour Dorcel, la référence en France. Éconduite, elle a tourné une vingtaine de vidéos pour des petites productions, certaines diffusées sur le site Jacquie et Michel visé depuis cet été par une enquête pour «viols» et «proxénétisme» à Paris.

Estelle a quitté ce milieu, traumatisée après un tournage. «Il y avait de l’anal» pendant plusieurs jours malgré les fortes douleurs, mais le réalisateur persiste et lui répond «on va tester», raconte la jeune femme de 25 ans à l’AFP. «Elle pleure juste parce qu’elle n’a pas l’habitude. Arrête de pleurer, c’est pas vendeur. Souris!», exige-t-il. «On m’a forcée», dit la jeune femme qui a touché 250 euros pour cette scène diffusée sur Internet.

La douleur ne diminue pas. A l’hôpital, le diagnostic tombe: fissure anale et herpès. «On m’a fait tourner sans capote avec un mec qui falsifiait ses tests», dit-elle en colère. Des tests censés être la preuve que les acteurs ou actrices n’ont pas de maladies sexuellement transmissibles.

Marion Lew, 32 ans, est dans le milieu depuis un an. Peu de temps après ses débuts, elle a vu le caméraman subitement arriver dans la scène: «Il m’a fait une éjaculation faciale sans me prévenir». Les témoignages se ressemblent: une actrice qui, saoule, voit surgir le réalisateur pour une fellation ; une autre qui découvre quand le tournage commence qu’elle n’aura pas un mais plusieurs partenaires, etc.

«De l’argent facile»

Selon un décompte de l’AFP, quelques dizaines de femmes se sont tournées vers des avocats depuis l’ouverture de l’enquête en juillet. Certaines décrivent des viols ou agressions sexuelles ; beaucoup souhaitent faire supprimer leurs vidéos d’Internet.

«Les femmes se plaignent d’abord de ce qui a le plus d’impact dans leur vie, les images. Elles occultent dans un premier temps les violences graves qu’elles ont subies», estime Lorraine Questiaux, avocate du Nid, l’une des trois associations féministes à l’origine du signalement qui a entraîné l’ouverture de l’enquête.

Jacquie et Michel, qui a lancé une enquête interne, se dit seulement «diffuseur» de vidéos. Le site promet de rompre les contrats avec les producteurs si les faits sont avérés.

Eric Morain, qui défend une dizaine de femmes demandant la suppression de leurs vidéos, décrit des personnes vulnérables. «Le plus souvent, ces femmes sont dans un moment de galère». Se lancer dans le porno est alors «purement alimentaire», apparaît comme «de l’argent facile car ça va durer deux heures». «Mais globalement, ça ne se passe pas comme cela devait se passer».

La scène est payée entre 200 et 300 euros. Des cachets loin, selon l’actrice Kim Equinoxx âgée de 28 ans et qui a démarré il y a dix ans, du «salaire à quatre chiffres» par scène dans ce qu’elle appelle le «porno pro», soit les grosses productions.

D’après Tony Calliano, acteur de films pour adultes depuis 10 ans, seule une poignée d’actrices en France peuvent en vivre. Mais «aucune actrice de Jacquie et Michel». Et selon lui, le site n’a rien d’amateur, seule la façon de filmer l’est. «Le marché de Jacquie et Michel, c’est de tout le temps avoir une nouvelle actrice. (...) Les gens sont en demande de nouvelles têtes», note t-il.

Pétition

Ni Estelle ni Marion Lew n’envisagent de porter plainte. «La justice a de gros problèmes à reconnaître les agressions sexuelles», justifie la seconde. Estelle a accepté de témoigner car «il faut que celles qui seraient tentées sachent qu’ils abusent des filles».

Ce début de libération de la parole et la pétition, signée par plus de 2 millions de personnes, qui exige la fermeture de PornHub, l’un des sites leaders dans le monde, font penser à Céline Piques, de l’association Osez le féminisme!, que «nous sommes au début d’un #metoo de la pornographie».

Mais des actrices bien installées sont sceptiques. «Certaines commencent à parler. Mais c’est compliqué», estime Nikita Bellucci qui compte parmi les stars françaises. «Aucune d’entre elles n’a été contactée ni soutenue publiquement» par le milieu. «Les filles qui parlent se font insulter sur les réseaux sociaux. Comme elles ont tourné dans le porno, elles ne sont pas jugées légitimes à se présenter comme des victimes de viol», déplore-t-elle.

Kim Equinoxx renchérit: «Certains ne comprennent pas qu’elles dénoncent des viols. Ils disent que c’est comme un boxeur qui se plaindrait de prendre des coups.»

*prénom d’emprunt

(AFPE)

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