Euro 2016: Alain Sutter: «La Suisse manque de folie»
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Euro 2016Alain Sutter: «La Suisse manque de folie»

Loin des convenances et de la pensée unique, l'ex-international exprime une voix à part. Il dresse un portrait sans complaisance de la Nati 2016.

par
Nicolas Jacquier
Paris
L'ancien international suisse parle sans langue de bois de la Nati d'aujourd'hui.

L'ancien international suisse parle sans langue de bois de la Nati d'aujourd'hui.

photo: Keystone/Sigi Tischler

Alain Sutter, le recula aidant, quelle note attribueriez-vous au Albanie-Suisse (0-1) de Lens?

On est passé par tous les états d'âme, de très bon - disons 8 sur 10 - à franchement exécrable, 3 en étant généreux. La Suisse a mal géré le fait d'évoluer à 11 contre 10, ses attaquants ont commencé à moins bien défendre. Curieusement, l'expulsion de Cana a moins pénalisé l'Albanie que la Suisse!

Avec la Roumanie, on s'apprête à revisiter l'histoire si l'on songe que pour beaucoup, le rendez-vous de Détroit en 1994 reste la référence absolue (victoire 4-1). Pour vous aussi, qui aviez ouvert le score à l'époque?

Alors que l'on devait gagner absolument après notre faux-départ contre les Etats-Unis, ce match s'était déroulé comme dans un rêve, même mieux. Au pied du mur, on avait fait le match parfait. Je me souviens que les Roumains nous avaient pris de haut; et que cela nous avait aidés.

Les joueurs actuels répètent inlassablement qu'ils appartiennent à la meilleure équipe de Suisse de tous les temps...

Cela reste à prouver. Ils possèdent peut-être le plus grand potentiel mais n'ont pas encore réussi à montrer qu'ils formaient la meilleure Suisse de toujours. On en est même assez loin. Le potentiel existe sans doute certes, l'ennui c'est qu'on ne le voit pas.

Auriez-vous aimer évoluer au sein de l'équipe actuelle?

Ce serait intéressant car il y a de la place pour le jeu. Mais (il hésite)... Pour revenir au premier match, la déception de samedi est aussi liée à la faiblesse de l'adversaire. Dans des circonstances analogues, compte tenu du nombre élevés d'occasions, Chapuisat aurait marqué au moins 3 buts tandis que Türkyilmaz et Knup auraient chacun inscrit un doublé. Je vous laisse faire le compte...

En ouverture de son tournoi, la France ne s'en est sortie qu'in-extremis grâce à un coup de canon magique. Qui est notre Dimitri Payet?

Cela pourrait être Xherdan (ndlr: Shaqiri) s'il parvenait à se montrer à la hauteur des attentes le concernant.

Aujourd'hui, Shaqiri est-il un atout ou un problème? Franchement, il y a de quoi se poser la question. Shaqiri a un grand talent, tout le monde en convient, mais cela ne suffit pas encore à en faire un grand joueur à mes yeux. Il doit gagner en constance.

Compte tenu de votre riche personnalité, votre carrière de joueur a-t- elle suffi pour vous permettre de vous réaliser humainement?

Je ne me suis jamais considéré uniquement comme un footballeur; à l'époque déjà, je trouvais ça trop réducteur. Je me suis nourri d'autres expériences pour remplir ma vie. J'ai toujours aimé faire d'autres choses, voir là où les gens pensent que vous ne regardez pas. La fin de ma carrière m'a offert plus de liberté pour entreprendre ces choses. En même temps, c'était une manière de me construire en étant perçu autrement qu'en simple joueur.

Hormis un rôle de consultant à la SRF depuis 12 ans, votre reconversion dans le coaching vous fait rencontrer des personnes souvent à l'arrêt. Dans une société toujours plus concurrentielle, comment contribuer à les relever?

En les aidant à se retrouver pour ce qu'elles sont et qu'elles ne savent peut-être pas. La pression de la réussite peut vite vous broyer si vous ne possédez pas les ingrédients pour y répondre. Depuis la naissance, la société nous formate à réussir, à être le meilleur, à donner ce que l'on n'a peut-être pas. L'erreur originelle est de vouloir tendre à la perfection. Parfait, voilà bien un horrible mot. Si on l'était tous, la diversité n'existerait plus. Autant créer des robots. Voulons-nous vraiment devenir des machines?

Ce n'est pas au voisin qu'il faut se comparer, mais à soi-même. Dans ma clientèle, je vois aussi défiler de plus ou plus de sportifs en panne, victimes de pertes de repères.

A quoi cela est-il dû?

Ils ne parviennent plus à exploiter leur potentiel. Et échouent par peur d'échouer. Les pensées négativesont un énorme pouvoir sur la prise de décision. Pourquoi continuer de réclamer verbalement un supposé mais impossible engagement de 150 ou 200%, alors que le 100% suffirait déjà. Par simple convenance, on ne fait que répéter des inepties.

A quoi tient cette crainte de s'affronter?

Parce que les gens n'osent pas affirmer ce qu'ils sont. La vie n'est rien d'autre qu'un jeu dont la fin est déjà programmée. Si l'on en avait davantage conscience, on prendrait d'autres décisions, plus épanouissantes au lieu de perdre son temps avec ce qui est inutile. La plupart du temps, ce que l'on fait n'a aucune importance. Pareil pour les informations qui nous inondent. A force d'en être submergé, on ne sait plus rien, faute de savoir les trier.

Les réseaux sociaux ont aussi bouleversé l'équilibre de nos vies en étalant celles-ci au grand jour. Au point qu'un expert a estimé que l'équipe qui interdirait leur utilisation durant le tournoi remporterait l'Euro. Drôle de théorie, non?

Oui, mais peut-être pas fausse... Il est assez paradoxal de constater combien chaque équipe vit retranchée dans son hôtel, plonger dans sa bulle mais que cette même bulle voyage partout. Comment se recentrer si vous n'arrêtez pas de faire partager votre quotidien?

En 1995, à Göteborg, vous aviez été l'un des protagonistes de la banderole «Stop it Chirac», déployée pendant l'hymne national en désapprobation des essais nucléaires français dans le Pacifique Sud. Une telle action serait-elle possible aujourd'hui?

Non, c'est même quelque chose d'inenvisageable. A l'époque, c'était spontané. Aujourd'hui, les joueurs ont appris à contrôler leurs propos, sur les autoroutes de la pensée unique, loin des chemins de traverse. Dans le brouhaha du monde, tout le monde parle mais plus personne ne dit rien.

Dans cet Euro, où s'arrêtera l'équipe de Suisse?

Tout dépend d'elle. Pour moi, cette équipe ne procure pas assez d'émotions. Elle manque de folie. Je rêve de l'émergence d'une autre Suisse, dégageant plus de créativité. Il faudrait pour cela une vraie victoire pour un vrai déclic. Peut-être cela se produira-t- il ce mercredi soir... C'est du moins ce que j'espère.

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