Anthrax: le Dr Ivins emporte son secret dans la tombe
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Anthrax: le Dr Ivins emporte son secret dans la tombe

Le Dr Bruce Ivins échappe définitivement au FBI.

Sept ans après les lettres piégées à l'«anthrax» qui avaient semé la panique aux Etats-Unis dans le sillage des attentats du 11 Septembre 2001, l'affaire a rebondi avec le suicide du principal suspect, un brillant biologiste de l'armée américaine dont l'avocat clame l'innocence.

Cinq personnes étaient mortes et des dizaines d'autres avaient été hospitalisées aux Etats-Unis après avoir reçu des lettres contenant des spores du bacille de la maladie du charbon. La fameuse poudre blanche envoyée notamment au Congrès et à la presse avait déclenché des alertes dans le monde entier. Le Capitole à Washington fut décontaminé, on administra des traitements préventifs à tour de bras, d'importants bureaux de postes furent fermés pendant des années.

L'enquête semblait piétiner. Le mois dernier, la justice versait 5,8 millions de dollars (3,7 millions d'euros) à Steven Hatfill, un collègue du Dr Ivins au laboratoire militaire de Fort Detrick dans le Maryland (est), pour avoir ruiné sa carrière en le mettant injustement en cause. Mais selon plusieurs responsables américains ayant requis l'anonymat, les soupçons se portaient depuis un certain temps sur le Dr Ivins, que les procureurs allaient inculper en réclamant la peine de mort. Le laboratoire de Fort Detrick en tout cas se trouvait au coeur de l'enquête fédérale depuis des années.

Le scientifique, qui trouvait trop limités les essais de traitement du charbon sur les animaux, aurait selon les autorités disséminé le bacille pour réaliser des tests sur des humains. Mais l'avocat du Dr Ivins clame l'innocence de son client, qui aurait coopéré pendant plus d'un an avec les enquêteurs.

Le biologiste de 62 ans s'est suicidé et est mort mardi au Memorial Hospital de Frederick, d'après son entourage. Il n'a pas supporté «la pression constante des accusations et des insinuations» du gouvernement, a déclaré Me Paul Kemp.

L'ancien président démocrate du Sénat Tom Daschle, dont le bureau avait reçu une lettre empoisonnée en 2001, a souligné que «beaucoup de questions restent sans réponse». «Je pense que le peuple américain a le droit d'en savoir plus». «Nous devons savoir exactement quelle a été l'implication de M. Ivins, s'il était impliqué, et l'on devrait nous dire le lien avec l'affaire ainsi que nous fournir des informations qui ont jusqu'ici été cachées au public américain. Et rapidement», a lancé l'élu.

Le ministère américain de la Justice expliquait vendredi, après l'annonce de la mort du chercheur, que «l'enquête avait progressé de façon substantielle» mais qu'il était trop tôt pour en dire plus. Le ministère devrait décider dans les prochains jours s'il referme le dossier «Amerithrax».

La mort du Dr Ivins laisse bien des questions en suspens et ne convainc pas un ami de l'une des victimes mortes du charbon, Robert Stevens, journaliste en Floride. «Je ne pense pas que ce type soit impliqué. Quel est le lien? Qu'a-t-il fait, ou pas fait?», s'interroge Bennet Bolton.

Pendant 35 ans, Bruce Ivins a été l'un des principaux chercheurs chargés par le gouvernement américain de trouver des vaccins et traitements contre le charbon. Il travaillait depuis plus de dix ans à la mise au point d'un vaccin efficace même contre les souches mélangées, selon des documents fédéraux auxquels l'AP a eu accès. En 2003, il avait été décoré avec des collègues pour Service civil exceptionnel, la plus haute distinction civile du ministère de la Défense.

Le Dr Ivins avait mené des études sur l'anthrax, se plaignant dans l'une d'elles du nombre limité de singes disponibles pour les essais et des différences de réaction entre ces primates et l'homme. Des amis et collègues du biologiste, qui était notamment volontaire à la Croix-Rouge locale, le décrivent dans des documents judiciaires comme un scientifique épanoui mais émotionnellement instable.

«Le patient a depuis ses études un passé de menaces de mort, de plans et actions visant des thérapeutes», écrit une assistante sociale, Jean Duley, dans des documents judiciaires datant de la semaine dernière. Elle ajoute que le psychiatre du scientifique le considère comme un sociopathe à tendances meurtrières. Il était également accusé d'avoir harcelé une femme et menacé de la tuer.

Les enquêteurs avaient quant à eux remarqué le comportement étrange du Dr Ivins à Fort Detrick dans les six mois suivant les envois de lettres empoisonnées. Il avait réalisé des tests non autorisés sur des spores du charbon hors des zones ad hoc, selon un rapport interne, mais à l'époque le Dr Hatfill était le principal suspect.

Plus récemment, les autorités s'étaient intéressées à Bruce Ivins. Des voisins affirment que sa maison était surveillée par des agents du FBI dans des voitures aux vitres teintées. Un collègue du scientifique, Henry Heine, déclare avoir témoigné avec d'autres membres de l'équipe devant un grand jury fédéral à Washington dans le cadre de l'enquête sur les courriers à l'anthrax.

Et le frère de Bruce Ivins, Tom, dit avoir été interrogé à son sujet par des agents fédéraux il y a environ un an et demi. S'il assure ne pas avoir revu son frère depuis 1985, il ne se montre pas surpris des accusations. «Il se considérait comme un dieu», dit-il. (ap)

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