Macédoine du Nord – Bienvenue à Velès, «capitale» des fake news
Publié

Macédoine du NordBienvenue à Velès, «capitale» des fake news

Jonas Bendiksen a réalisé un photoreportage truqué pour alerter sur le problème des fausses informations qui pullulent sur internet.

Idée brillante ou dangereuse? En publiant «The book of Veles», photoreportage truqué, le photographe norvégien Jonas Bendiksen a pour but d’ouvrir les yeux sur les «fake news», une initiative diversement appréciée qui a rouvert le débat sur la désinformation numérique.

Au coeur de ce reportage réalisé par le photographe de la prestigieuse agence Magnum, Velès, une petite ville septentrionale de la Macédoine du Nord, réputée pour produire massivement des «fake news».

Le quotidien britannique The Guardian a révélé dès août 2016 avoir identifié des dizaines de faux sites d’information pro-Trump et plus de 150 noms de domaines enregistrés dans cette commune d’environ 44’000 habitants. Après l’élection de Donald Trump, l’attention de la presse internationale a redoublé autour de cette ville, présentée comme une plaque tournante de la désinformation.

A cette époque, l’apparition des technologies de «deepfake», qui permettent de falsifier images, vidéos ou fichiers audio, interrogent Jonas Bendiksen. Malgré 20 ans d’expérience dans le photoreportage, «je me suis rendu compte que je commençais à avoir du mal à voir la différence entre des images synthétiques et de vraies images», raconte à l’AFP le quadragénaire lors d’un entretien.

Intéressé par les articles publiés autour de Velès, il se plonge dans l’histoire de cette ville de Macédoine du Nord, entre désinformation numérique et mythologie autour de la divinité slave Velès, associée à la magie, la richesse et la tromperie.

«Petit Frankenstein»

Il existe même un «Livre de Velès». Soit-disant découvert en Ukraine en 1919, ce recueil sur l’histoire slave est considéré comme un faux. Ce qui ne l’empêche pas d’être une référence pour nombre de personnes. «Toutes ces différentes couches d’information et de désinformation, de mensonge et de vérité m’ont en quelque sorte fasciné», explique-t-il.

«Je me suis demandé à quel point nous étions proches du moment où un geek pourrait, sans aucune formation préalable, fabriquer lui-même des images synthétiques qui pourraient passer à travers les filtres» des professionnels du photoreportage. «J’ai réalisé assez rapidement que la réponse à cette question serait peut-être effrayante. Et c’est là que j’ai décidé de faire un test».

Dans un entretien à l’agence Magnum, Jonas Bendiksen relate comment il s’est approprié différents logiciels utilisés dans les univers du jeu vidéo et du cinéma pour créer des personnages virtuels et les rendre plus humains.

Au cours de deux déplacements à Velès à l’hiver 2019-2020, peu avant les restrictions liées au Covid, le photographe choisit de capturer des lieux et paysages déserts de manière à y incruster ses avatars. Ce qu’il fera pendant les périodes de confinement, vissé devant son ordinateur, en y ajoutant du texte également conçu par une intelligence artificielle.

«C’était comme regarder mon propre petit Frankenstein» s’éveiller lentement, se souvient-il.

«Abasourdis»

Le Norvégien annonce la sortie de «The Book of Veles» en avril 2021 espérant que la supercherie soit découverte. Mais les mois défilent sans aucune réaction. Il décide alors de présenter son travail au Festival international de photojournalisme «Visa pour l’image», une référence du secteur. Là aussi, pas de questionnements.

«Mon public est probablement constitué des personnes les plus sophistiquées de la planète en matière visuelle, il s’agit de photographes, d’éditeurs d’images, de conservateurs. Elles n’ont pas du tout réagi lorsqu’elles ont vu cette oeuvre. Nous en sommes déjà à un point où cette menace d’information artificielle devient suffisamment importante pour tromper l’oeil le plus perspicace», estime-t-il. La vérité éclate le 17 septembre sur le site de l’agence Magnum où il détaille sa démarche.

«L’équipe du festival et moi-même avons d’abord été abasourdis, mais nous avons rapidement commencé à réfléchir aux leçons à tirer de cette expérience», réagit quelques jours plus tard Jean-François Leroy, directeur de «Visa pour l’image», dans une seule et unique réponse postée sur Twitter.

Pour Olivia Arthur, présidente de Magnum, l’initiative de Jonas Bendiksen constitue «une ouverture à la discussion». Il a «montré clairement qu’une falsification de l’information +bien faite+ peut convaincre presque tout le monde, d’où vient le grave danger».

(AFP)

Ton opinion

16 commentaires