Frontières biscornues: Büsingen, un lopin de terre allemand en Suisse

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Frontières biscornuesBüsingen, un lopin de terre allemand en Suisse

Niché dans le canton de Schaffhouse, il est un petit village d'irréductibles qui ne fête pas le 1er août.

A Büsingen, l'école est à la fois allemande et suisse.

A Büsingen, l'école est à la fois allemande et suisse.

photo: Keystone

Car nous sommes en Allemagne: Büsingen am Hochrhein, 1355 habitants et 10 fermes. Une des enclaves étrangères en Suisse, comme Campione d'Italia, confetti lombard dans le Sud du Tessin.

Büsingen partage ses 17 km de frontière avec la Suisse: Schaffhouse, ainsi que quelques kilomètres du Rhin avec la Thurgovie et Zurich. C'est une terre «politiquement» allemande et «économiquement» suisse. L'euro est la monnaie officielle, mais on paye en francs.

Ajoutez-y des télécoms allemand et suisse (voir notre photo ci-dessous), deux indicatifs, deux codes postaux (voir notre photo Keystone ci-dessous), une police allemande ou suisse suivant le délit, une école suisse ou allemande dès la 4e primaire, un système d'assurances sociales helvétique ou parfois germanique... Il y a de quoi développer une schizophrénie administrative. Allemagne, Suisse, «vraie» Suisse alémanique?

Au lendemain de la Fête nationale, à la gare de Schaffhouse, le chauffeur du bus 25 accueille ses passagers d'un «bonjour» qui peut surprendre. Il longe le Rhin à contresens, et 4 km plus loin vous dépose dans l'exclave allemande, «au revoir, bonne journée».

Patriotique à petite échelle

Büsingen. Son vieux moulin sur le Rhin, ses champs, ses tracteurs. Quelques drapeaux suisses bien en vue. Ce lopin de terre s'étend sur 7,6 km2. Quatre fois plus grand que Monaco, annonce la commune sur son site internet. On y croise toutefois plus de vaches et de cyclistes que de Lamborghini. Au centre, plantées côte à côte, une cabine téléphonique Deutsche Telekom et une autre Swisscom.

La serveuse du restaurant du vieux moulin reçoit dans un Hoch Deutsch souriant. Assis à l'une des tables installées sur le ponton, sous les pieds le fleuve, le patron Andreas explique que les habitants du village ne se sentent ni allemands ni suisses. «Ils se sentent Büsinger.» Pratique. Et patriotique, à petite échelle.

Andreas est allemand et réside à Schaffhouse. Comme commerçant, il est satisfait de la dualité de la commune. Il paye la TVA en Suisse, c'est avantageux, en revanche l'impôt sur le revenu commercial est prélevé en Allemagne où le taux est plus élevé. Et le tourisme d'achat lui fait perdre des clients. Heureusement, il organise des mariages à tour de bras.

«I love enclaves»

Büsingen, sa «Milchzentrale» dont la vitrine fait penser à un atelier de batik, son équipe de football promue en 3e ligue (suisse). Ses trois églises évangéliques, son restaurant chinois fermé. Un village mexicain écrasé de soleil à l'heure de la sieste. Mais ce n'est pas l'heure de la sieste, et le ciel est nuageux.

Un chemin mène aux bains. Juste en amont des chutes, le Rhin coule doucement. Personne sur la pelouse, sauf cet employé qui s'évertue à trouver des détritus. Il peine à remplir son petit seau. Le menu de la buvette dit entre autres «Curry Wurst», preuve s'il en fallait qu'ici c'est l'Allemagne. Des touristes d'âge mûr s'attablent à deux pas.

Christoph et Heather arrivent d'Angleterre. «I love enclaves, and funny borders», dit-il. C'est leur deuxième visite de l'enclave. La première fois, sa femme conduisait si vite que le douanier les a prévenus: «A ce train-là, vous l'aurez bientôt dépassée».

Trente ans plus tard, Christoph et Heather pourraient imaginer vivre ici. Bien que l'endroit soit «très tranquille». A force de chercher, le préposé au nettoyage a fini par trouver des déchets: deux fusées, signes qu'un mini 1er août a dû avoir lieu.

(Photo de Büsingen, Keystone)

Que fait la police

Pour Marcel, gérant du restaurant Eder, l'enclave se meurt. «Les jeunes s'en vont dès qu'ils ont fini leur scolarité. Ici les gens ont entre 65 et 85-90 ans.» Sur la terrasse, deux vieilles dames illustrent ses propos devant une assiette de spaghettis.

Marcel a un passeport allemand, un domicile en Suisse, un travail à Büsingen et un air sympathique. Il confirme que l'administration est tortueuse.

«Tout est difficile: approvisionnements, achats en ligne... On est perdu entre les deux, mais personne ne se sent responsable pour nous.» Les mariages organisés au vieux moulin, par exemple: ils font trop de bruit, toute la nuit, mais aucune des deux polices ne se déplace. En un an, Marcel n'a pas vu un seul policier.

Le grand calme de Büsingen. Un cinéma open air (pour deux soirs), un guichet loto, une cahute à pain en self-service, assortie d'une caméra de surveillance. Des affiches pour promouvoir les événements locaux: le Street food festival... qui a lieu à Schaffhouse, et le spectacle de clowns... qui se tient à Neuhausen (SH).

Une gorgée de patrie

Le slogan de la bière Falken, servie à Büsingen mais brassée à Schaffhouse, dit «Ein Schluck Heimat» («Une gorgée de patrie»). Reste à savoir de quelle patrie l'on parle.

En 1918, les Büsinger se sont prononcés à 96% pour un rattachement de l'enclave à la Confédération. Mais leur vote est resté sans suite, car la Suisse et le Land du Bade-Wurtemberg n'ont pu s'entendre sur un terrain en échange. D'après Andreas et Marcel, la plupart des citoyens soutiendraient encore un rattachement à la Suisse s'ils avaient à voter sur cette question. (nxp/ats)

(NewsXpress)

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