15.04.2020 à 12:06

Mon meilleur souvenir

«C'est Omar, je suis au Vietnam»

Tous les jours, un journaliste du Sport-Center évoquera son meilleur souvenir vécu sur le terrain, en chassant pour vous les informations sportives.

de
Patrick Oberli

C'était un soir d'été 2010. Il y avait du soleil et un peu de courage dans la tête pour une petite virée à vélo, le téléphone portable dans la poche. Je n'attendais rien de lui, quand sur un chemin de forêt, il s'est mis à vibrer. Indicatif: +84. Je décroche, prudent, et j'entends: «Bonjour. C'est Omar.» S'ensuit un vrai silence. Je réfléchis sans y croire. Omar? L'Omar, ancien joueur de football du FC Thoune? Le jeune attaquant sénégalais prolifique pris dans la tourmente du scandale de Bochum, l'enquête allemande qui a révélé des centaines de matches manipulés dans toute l'Europe? Cet Omar que, depuis trois mois, je recherche sans relâche en Suisse, en Italie, au Cameroun ou au Sénégal?

«Je suis au Vietnam. Je joue pour Thanh Hóa.» Je ne pouvais y croire. Une semaine auparavant, comme une tentative désespérée, j'avais parlé de ma recherche à l'une de ses compatriotes vivant à Neuchâtel, en regardant d'un œil un match de football féminin de 3e ligue. Elle m'avait alors parlé d'une cousine lointaine…

L'histoire commune avec Omar ne faisait que commencer. Elle se prolonge maintenant depuis bientôt dix ans. Il y a d'abord eu la phase d'apprivoisement, faite de centaines de messages et d'heures passées au téléphone. Omar finira par accepter de témoigner à visage découvert. Pour un documentaire TV sur les matches truqués, mais aussi pour des dizaines d'articles de presse.

Sa franchise m'a permis de plonger dans un monde parallèle, bien plus proche de nous que l'on ne le suppose, fait de tripots clandestins dans des appartements de la banlieue bernoise ou des arrière-salles de tea-room. Elle me fera également découvrir la violence psychique que peuvent mettre les bandes de truqueurs, tous affublés de surnoms sympas comme Super Mario ou MyFriend, sur les joueurs, les plus jeunes en particulier.

Aujourd'hui, Omar reste l'un des rares professionnels à avoir raconté sa descente aux enfers. Suspendu à vie par les instances du football, ces dernières ont fini par le gracier, après cinq ans d'inactivité et de bataille juridique, de témoignages de prévention aussi. Durant cette traversée du désert, dix fois, vingt fois, on lui a proposé – clubs, agents – de changer d'identité et de gagner quelques années sur sa date de naissance. Omar a toujours refusé, avec la volonté de ne pas succomber à nouveau à des escrocs.

Aujourd'hui, Omar joue encore au Vietnam, à Hanoï. Son épouse et ses deux enfants vivent au Sénégal. Il sait qu'il est passé à côté d'une très belle carrière. Après avoir joué contre Arsenal en Ligue des champions avec Thoune, il rêvait de Bundesliga. Il parle aujourd'hui le vietnamien avec la même aisance que le wolof ou le français et mieux que le suisse-allemand.

Omar reste l'une des plus belles rencontres que le sport m'a offertes dans ses carrefours qui orientent les destins. Tellement intense que je ressens toujours cette vibration improbable de smartphone sur ma cuisse gauche.

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