Valais: «C'est tuer le patrimoine»
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Valais«C'est tuer le patrimoine»

Un site d'archéologie s'apprête à être rasé pour laisser place à une maison, à Oberstalden (VS). Des spécialistes crient au gâchis.

par
Catherine Bex

C'est la chronique d'une mort annoncée. Lundi, des pelleteuses détruiront un site archéologique d'importance, à Oberstalden, dans le Haut-Valais. Des bâtiments de l'âge du bronze et du fer, soit une période s'étendant approximativement de 1500 à 500 avant Jésus-Christ, sont voués à la disparition. Avant même d'avoir été totalement étudiés. Le bois des habitations, dont certaines ont été brûlées, a notamment été conservé, ainsi que des morceaux de céramiques.

Divers spécialistes déplorent le manque de moyens, en temps et en argent, octroyés pour ces fouilles, échelonnées sur quatre semaines. Un laps de temps trop court pour beaucoup. L'archéologue cantonal valaisan, que d'aucuns décrient pour ses choix, relativise. «Je suis persuadé que l'essentiel, pas l'intégralité certes, de l'information que peut nous révéler ce site sera sauvegardé. Nous sommes limités par le temps, l'organisation et les budgets. Il y a donc des priorités à établir.» Pour François Wiblé, le site d'Oberstalden est complémentaire de celui de Gamsen, en plaine, longuement analysé. «Le site de Gamsen présente les mêmes cabanes, qu'on connaît déjà relativement bien. Nous savons déjà ce que l'on a. Ce n'est donc pas comme si c'était la révélation d'un site formidable que l'on ne connaît pas du tout.»

Un site d'exception dans l'arc alpin

Dans le milieu, ces arguments ne font pas mouche. «Du point de vue du potentiel, ce site pourrait être unique dans l'arc alpin. En tout cas, c'est un site majeur. Il est exceptionnel. On le savait dès les premiers sondages, en 1995-6. Oberstalden a été sous-exploité.» Mireille David-Elbiali, archéologue et collaboratrice scientifique à l'Université de Genève, a notamment travaillé sur le matériel archéologique d'Oberstalden, lors de fouilles précédentes. Elle nuance l'avis de François Wiblé. «Nous n'avons pas de période aussi ancienne à Gamsen. A Oberstalden, la présence humaine débute plus tôt. En outre, on se trouve dans une vallée latérale, à 1000 mètres d'altitude, alors que Gamsen se situe en plaine. Nous possédons peu d'informations sur ces vallées latérales. C'est limitatif que d'affirmer que Gamsen et Oberstalden se valent.»

Manuel Mottet, préhistorien et directeur général d'une entreprise privée de fouilles, à Sion, confirme: «C'est l'un des chantiers actuels les plus importants mis au jour, à cette altitude, en Valais». Et ce spécialiste de déplorer: «On ne sait pas ce que l'on perd, en archéologie, car ce que l'on détruit disparaît à jamais».

Bertrand Dubuis, archéologue valaisan retraité, ayant notamment travaillé pour le canton, s'est rendu sur place. «C'est merveilleux», s'enthousiasme-t-il. «Il est tellement bien conservé. On a le plan quasi entier d'un bâtiment. C'est extrêmement rare dans tout l'arc alpin, à ma connaissance. Cela mériterait mieux qu'un mois de fouilles.»

Un Haut-Valais oublié?

Mireille David-Elbiali constate que «le Haut-Valais est beaucoup moins connu que le reste du canton, car il y a moins de surveillance archéologique. Ce qui s'explique par le manque de moyens financiers alloués». Une analyse que partage Manuel Mottet. «Il n'y a pas de volonté du canton de mettre les moyens.» L'archéologue cantonal affirme pourtant ne pas privilégier certains sites au détriment d'autres.

Lieu de passage avec le nord de l'Italie, le site d'Oberstalden témoigne d'une continuité de l'habitat qui s'étend de l'âge du bronze jusqu'à nos jours, soit la preuve d'une présence humaine durant plus de trois millénaires. Une monographie sur ce lieu devrait voir le jour au cours des prochaines années. Mais d'ici là, les machines auront rasé un pan du patrimoine valaisan pour laisser place à une villa.

Interview de l'archéologue cantonal valaisan François Wiblé:

«C’est tuer le patrimoine»

Les spécialistes ne sont pas seuls à s’émouvoir du sort d’Oberstalden (VS). «C’est inacceptable», déplore Astrid Zimmermann, riveraine du site et amatrice d’archéologie. «D’une certaine manière, c’est tuer le patrimoine. J’aurais aimé que le canton en fasse davantage.»

Cette voisine du chantier avait découvert en 1996 des restes de céramiques sur le terrain destiné à sa maison. Depuis lors, près d’une dizaine de fouilles ont été réalisées dans le quartier. Le périmètre est d’ailleurs classé comme zone archéologique, nécessitant de la part des architectes une déclaration auprès des autorités.

Astrid Zimmermann déplore en outre le manque d’anticipation du Service cantonal d’archéologie, qui était averti dès le mois d’octobre de la nécessité d’envoyer une équipe sonder le site, avant la construction d’une villa. Ce n’est toutefois qu’en avril que les recherches ont débuté, soit six mois après l’annonce.

Des mandats de gré à gré

Des voix s’élèvent pour s’étonner qu’il n’y ait jamais d’appel d’offres pour l’octroi des mandats de fouilles, dans le canton. Pour François Wiblé, le fait s’explique simplement: «Nous avons la chance d’avoir deux entreprises complémentaires, en Valais, l’une spécialisée dans la période préhistorique et l’autre dans la période romaine et médiévale. Un chantier archéologique mal conduit est perdu pour la science. Nous ne pouvons donc pas agir selon les lois du marché. Si on attribue un mandat en considération du prix, on risque de ne pas obtenir de résultats fiables. Or, on ne peut pas refaire une fouille. La confiance est quelque chose qu’on ne peut monnayer.»

Aussi surprenant qu’il paraisse, l’entreprise mandatée pour les fouilles n’est pourtant pas spécialisée en préhistoire. Selon François Wiblé, les premiers sondages ne pouvaient révéler la période concernée, ce qui explique que des spécialistes de l’époque romaine et médiévale aient obtenu le mandat. «Ils sont cependant parfaitement à même de mener une telle fouille, car rien ne distingue une cabane protohistorique d'une autre d'époque historique.»

Dans d’autres cantons, les personnes réalisant les sondages sur les sites sont des fonctionnaires uniquement employés par l’Etat. Ce qui n’est pas le cas en Valais. Certains travaillent ainsi auprès du Service cantonal d’archéologie tout en oeuvrant dans des entreprises privées qui réalisent ensuite les fouilles. Une double casquette qui a de quoi surprendre. François Wiblé se déclare conscient du problème et affirme que son service va être réorganisé.

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