Actualisé 26.07.2012 à 10:08

Affaire Junod

«Ce gag m'a déjà fait perdre quatre boulots!»

Bernard Junod a reçu une Quenelle d'or de la part de Dieudonné. Un prix sulfureux qui met du baume au coeur de cet instituteur vaudois au chômage à cause d'une blague.

de
Grégoire Corthay

«Ma grand-mère était juive et, même si j'ai été baptisé catholique, je me sens juif. Et, en tant que juif, j'ai le droit de faire des blagues sur cette communauté!» estime Bernard Junod.

En novembre 2011, cet instituteur de 34 ans a été licencié «avec effet immédiat» par l'Etat de Vaud. La raison? Une photo avec un paquet de nouille lors d'un voyage de formation continue dans l'ancien camp de concentration d'Auschwitz (lire encadré «L'affaire Junod»). Depuis, il galère pour retrouver un boulot.

Vendredi 13 juillet dernier, l'humoriste controversé Dieudonné a voulu dénoncer à sa manière «l'injustice de ce licenciement» en attribuant au Vaudois une des Quenelles d'or 2012 lors d'une soirée près de Paris. Cette cérémonie, organisée par l'Académie des arts subversifs (en hommage à l'Académie des Oscars), vise, depuis quelques années, à récompenser «ceux qui ont réussi à faire bouger le système et les idées préconçues». Une vidéo de la cérémonie 2012 a été postée sur YouTube le 24 juillet.

Anne-Catherine Lyon mouche sa maman

Bernard Junod n'ayant pu se rendre lui-même sur place pour recevoir sa statuette, c'est Denise, sa mère, qui l'a représenté. Pour ce faire, cette dame âgée de près de 80 ans a accompli seule près de sept heures de route depuis Lausanne. Devant quelques centaines de spectateurs et dans une ambiance bon enfant, Denise Junod a notamment expliqué qu'elle avait récemment été envoyée sur les roses par Anne-Catherine Lyon, la cheffe du Département de la formation et de la jeunesse, qui avait licencié son fils.

«Lorsque je lui ai dit que j'étais la maman de Bernard Junod, elle m'a répondu que mon fils n'avait qu'à trouver du travail dans un autre canton, que le monde était assez grand!» déplore la vieille dame.

«Mon fils Bernard n'est pas antisémite»

Chagrinée par ce qui arrive à son fils, Denise tient à souligner que son fils n'est pas l'antisémite que l'on décrit: «Son jeu de mots avec un emballage de nasi goreng de la Migros lui coûte cher, moralement et financièrement. Mon fils, dont les compétences professionnelles ont été reconnues, n'est aucunement antisémite.»

Et de préciser: «Bernard n'a pas connu sa grand-mère, juive, décédée en 1974 à 56 ans, mais je crois lui avoir inculqué le devoir de mémoire. Nous avons visité ensemble, avec beaucoup d'émotion, plusieurs de ces horribles camps en Allemagne, en Tchéquie, en Pologne et en finissant l'année 1999 à Jérusalem. J'avais 6 ans en 1940, j'habitais la France, on ne peut oublier.»

Des pressions de la communauté juive

De son côté, Bernard Junod accepte avec plaisir ce prix, même s'il récompense généralement des personnes «peu fréquentables». «C'est un honneur pour moi d'avoir tapé dans l'œil de Dieudonné», explique Bernard Junod, contacté par «20 minutes». Il estime payer cher cette blague et a le sentiment d'être «grillé» dans l'enseignement en Suisse romande.

Depuis son gag à Auschwitz, il nous confie en effet avoir été viré au total quatre fois par différentes écoles ou institutions! Trois à Lausanne après des plaintes de collègues et une à Neuchâtel par des parents. Classé comme antisémite, il serait victime de pressions de la part de sympathisants de la communauté juive dès qu'il se présente pour un poste. Cela alors que ses compétences professionnelles ont été reconnues par le passé et jusqu'à son faux pas.

Une liberté d'expression à géométrie variable

«C'est bien que des gens comme Dieudonné prennent la défense des martyrs et des opprimés. Les Occidentaux font la morale à la Syrie et à la Russie concernant la liberté d'expression, mais faudrait d'abord que nos pays moralisateurs revoient ce qu'ils font, eux, quand des gens tentent de prendre la parole par l'humour», poursuit Bernard Junod.

«Licenciements abusifs au pire moment de la crise pour certains, peines de prison injustes pour d'autres; c'est le monde à l'envers dans ces nations qui se disent être les ardents défenseurs des droits de l'homme et de leur article garantissant la liberté d'expression», conclut-il.

Dieudonné s'exprime au micro de «20 minutes» sur «L'affaire Junod»

Un prix qui honore des «infréquentables»

Les «Quenelles d'or» récompensent depuis plusieurs années ceux qui ont réussi à faire bouger le système et les idées préconçues. Plusieurs personnes controversés ont remporté l'une de ses statuettes.

Parmi eux: l'essayiste franco-suisse et ami de Dieudonné Alain Soral (lauréat à trois reprises), l'activiste et prédicateur noir français Kémi Séba, le militant négationniste Robert Faurisson ou encore l'ancien dirigeant de la Libye Mouammar Kadhafi.

LE PALMARES 2012

Quenelle de la personnalité

Bernard Junod

Pour «Sa visite à Auschwitz»

Quenelle journalistique

Alain Soral

Pour «La Vidéo du Mois» diffusée sur le site du mouvement Egalité & Réconciliation

Quenelle du web

Pour «Shoah Hebdo» (dessin ci-dessus)

Quenelle littéraire et cinématographique

Olivier Sauton

Pour le film «L'Antisémite»

Quenelle juridique et politique

Maître Courtoy et Maître Laquay

Pour «L'affaire Dieudonné»

Quenelle d'honneur

Mouammar Kadhafi

Pour «son engagement pour l'Afrique»

Quenelle d'honneur

Jacky Sigaux

Pour «sa collaboration à la haine»

L'affaire Junod

Le mercredi 23 novembre 2011, Bernard Junod, instituteur à l'école primaire Floréal de Lausanne, s'est rendu à Auschwitz, en Pologne. Ce déplacement était organisé et encadré par la CICAD (Coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation) à l'occasion d'une journée de formation continue consacrée à la Shoah. Quelque 120 enseignants volontaires et 60 élèves participaient à cette sortie.

Sur place, alors qu'il était à l'entrée de l'ancien plus grand camp de concentration et d'extermination du IIIe Reich, Bernard Junod a décidé de réaliser une photo décalée. Il s'est fait immortaliser avec un emballage de nasi goreng (des nouilles asiatiques) devant l'inscription «Arbeit macht frei».

«Même si je suis enseignant, j'aime encore faire des blagues d'étudiant!», s'est-il défendu à l'époque, précisant que s'il avait été baptisé catholique il se considérait comme juif puisque sa grand-mère maternelle l'était.

De retour en Suisse, il a posté durant quelques heures sur son mur Facebook personnel le cliché. Celui-ci a été repéré par un journaliste du quotidien genevois «Le Temps» avec qui il était «ami» sur ce réseau social. Quelques jours après la médiatisation de cette image, Bernard Junod a reçu une lettre de licenciement «avec effet immédiat» du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC), la confiance nécessaire à une bonne collaboration ayant été rompue.

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