Maroc / Genève: «Ce qu'on lui reproche n'a pas de lien avec le crime»
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Maroc / Genève«Ce qu'on lui reproche n'a pas de lien avec le crime»

L'avocate de K., le Genevois jugé dans le cadre du meurtre de deux touristes fin 2018, estime que le dossier est vide.

par
Jérôme Faas
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Un tribunal a confirmé mercredi en appel la condamnation à mort de quatre hommes pour l'assassinat de deux touristes scandinaves décapitées en décembre au Maroc au nom du groupe État islamique. Au total, 24 hommes étaient jugés dans ce procès très suivi, dont un Suisse, qui a écopé de 20 ans de prison. (Jeudi 31 octobre 2019)

Un tribunal a confirmé mercredi en appel la condamnation à mort de quatre hommes pour l'assassinat de deux touristes scandinaves décapitées en décembre au Maroc au nom du groupe État islamique. Au total, 24 hommes étaient jugés dans ce procès très suivi, dont un Suisse, qui a écopé de 20 ans de prison. (Jeudi 31 octobre 2019)

Keystone
Le procès en appel concernant la décapitation de deux jeunes touristes scandinaves au nom du groupe Etat islamique (EI) touche à sa fin. (Mercredi 30 octobre 2019)

Le procès en appel concernant la décapitation de deux jeunes touristes scandinaves au nom du groupe Etat islamique (EI) touche à sa fin. (Mercredi 30 octobre 2019)

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Le parquet marocain a demandé mercredi en appel l'exécution des meurtriers des deux touristes scandinaves assassinées au nom de l'EI. (23 octobre 2019)

Le parquet marocain a demandé mercredi en appel l'exécution des meurtriers des deux touristes scandinaves assassinées au nom de l'EI. (23 octobre 2019)

AFP

«Une histoire a été créée. Ce que l'on reproche à mon client n'a non seulement aucun lien avec les assassinats mais n'est, qui plus est, pas punissable.» Avocate à Genève, Me Saskia Ditisheim défend K., ce Genevois helvético-hispanique incarcéré au Maroc depuis le 29 décembre 2018. Le jeune homme de 25 ans est jugé depuis le 2 mai dans le cadre du meurtre de deux touristes scandinaves décapitées à Imlil dans la nuit du 16 au 17 décembre 2018 - alors qu'il se trouvait en Suisse.

Le procès, reporté le 2 mai, puis le 16 mai, avait repris jeudi 30 mai. Il a de nouveau été ajourné et se poursuivra le 13 juin. K. risque 30 ans de prison. Selon l'acte d'accusation, on lui reproche d'avoir enseigné aux principaux suspects du double meurtre à utiliser une messagerie cryptée, de les avoir entraînés au tir dans un club de paint-ball, d'avoir participé à leurs réunions et planifié avec eux des attaques finalement jamais mises en œuvre.

Ni avocat, ni interprète

Me Saskia Ditisheim considère que le dossier est vide. «Aucune enquête de voisinage n'a été faite, sa femme n'a pas été interrogée, aucun témoin n'a été entendu.» Durant l'interrogatoire de police, K. n'a bénéficié ni d'un avocat, ni d'un interprète. «Il n'a en outre pas pu relire le procès-verbal, en langue arabe, qu'il a dû signer sans pouvoir le comprendre.» Dans ce procès-verbal largement repris par la presse marocaine, il est relaté plusieurs éléments quant à son parcours. Selon ce document, K. détaille aussi ses tribulations marocaines, ses liens avec les principaux accusés, leurs discussions et leurs projets passés.

Eléments contestés

Ces éléments à charge sont «entièrement contestés», indique Me Saskia Ditisheim. Le jeune homme l'a indiqué devant le juge d'instruction et durant l'audience de confrontation du 18 mars. K. affirme n'avoir jamais tenus les propos qui lui sont attribués. «Ce sont exactement les mêmes que ceux d'un autre prévenu, qui parle longuement de mon client durant son audition par la police, avant de déclarer au juge l'avoir vu à une seule reprise», observe l'avocate. Cette similitude la fait tiquer. «A l'évidence, il ne s'agit pas d'un récit libre, mais issu de questions dirigées. C'est troublant.» Elle note aussi que de nombreux prévenus, «qui ont dit beaucoup de choses devant la police», attribuant notamment à K. un rôle moteur, «se sont finalement rétractés».

Commentant l'audience du 30 mai, durant laquelle K. s'est limité à décliner son identité, Me Saskia Ditisheim juge que «tout s'est dégonflé comme un soufflé. Les autorités marocaines ont voulu lui faire porter le chapeau en tant qu'instigateur. Or, il est établi que mon client se trouvait en Suisse du 12 au 18 décembre 2018, soit au moment où la décision du passage à l'acte par les quatre principaux suspects a été prise. Ces quatre hommes nient toute implication de K. Bien plus, l'émir de la cellule terroriste a déclaré, lors de l'instruction comme durant l'audience de jugement, que K. n'était en aucun cas impliqué, ni de près ni de loin, dans un projet terroriste. Il a ajouté qu'il avait lui-même installé l'application de messagerie cryptée Telegram, sans l'aide de quiconque. Sur question du juge, l'émir a indiqué n'avoir jamais discuté de projets terroristes avec K. Enfin, il a admis avoir fait une fois au paint-ball avec lui, mais qu'il s'agissait d'un jeu. Il est grotesque qu'on puisse confondre un jeu avec un entraînement armé.»

Un trou d'un an

La pénaliste s'étonne ainsi de ce que l'on reproche au jeune homme: dans l'acte d'accusation, on passe abruptement de descriptions de discussions et de projets censément tenues et élaborés en 2016 et 2017, certes liés avec l'idéologie de l'Etat islamique mais sans traduction concrète, au crime terroriste de décembre 2018. Soit un trou de plus d'un an, sans lien logique entre les événements, alors que l'on sait que K. avait cessé de fréquenter les principaux suspects. Me Saskia Ditisheim juge ainsi que «les Marocains ont une notion très extensive du terrorisme».

«Un volet très politique»

Elle est également intriguée par la place conséquente accordée au Genevois dans l'acte d'accusation, par rapport à l'espace consacré aux autres prévenus. Elle relève en effet que certains noms sont cités sans que les faits leur étant reprochés ne soient décrits dans le document. L'illustration, selon elle, que «la procédure comporte vraisemblablement un volet très politique. Au fond, on se demande encore aujourd'hui pourquoi il n'y a pas que les quatre accusés principaux qui sont jugés.»

Parcours chaotique

Dans l'interrogatoire de police, outre le récit contesté de son parcours marocain, K. aborde ses années genevoises de délinquance, sa conversion à l'Islam en 2011, ses fréquentations radicales à la mosquée du Petit-Saconnex, dont certaines sont parties en Syrie, et son départ au Maroc en 2015. Il dit aussi connaître N., l'autre Genevois condamné à 10 ans de prison par la justice marocaine le 11 avril (pour participation à une association terroriste, apologie du terrorisme et non-dénonciation de crimes).

Regards sur le procès

L'audience du 30 mai a été couverte par l'AFP et par une correspondante de la "Tribune de Genève". L'AFP relate que le principal prévenu, "l'émir", longuement interrogé au sujet de K., l'a exonéré des accusations le visant, que ce soit pour son rôle présumé dans la radicalisation du groupe ou pour un entraînement au tir, en fait une partie de paint-ball. La "Tribune de Genève", elle, rapporte que l'émir a affirmé que K. n'avait pris part ni aux meurtres, ni à leur préparation. Il n'aurais même jamais évoqué de passage à l'acte au Maroc. En revanche, il aurait à plusieurs reprises parlé de djihad avec les principaux prévenus, et aurait manifesté son désir de rejoindre l'Etat islamique en Syrie et en Irak.

Enquête express

Depuis l'épouvantable crime revendiqué par les quatre assassins présumés, qui ont fait allégeance à l'Etat islamique, les autorités judiciaires marocaines ont travaillé à toute allure. Elles ont interpellé 24 personnes au total. K. a été entendu fin décembre 2018 par la police, en février par le juge d'instruction. A l'initiative d'un avocat, note Me Ditisheim, une confrontation a eu lieu le 18 mars avec les autres suspects. Puis, très vite, le procès a débuté. Quatre mois, top chrono, pour boucler l'enquête. Un tempo très différent des habitudes genevoises, où l'instruction consacre beaucoup plus de temps et de moyens, même pour des affaires bien moins graves.

Client inaccessible

Me Ditisheim se heurte à plusieurs écueils. Elle n'a pas encore pu rencontrer K., car pour des raisons d'imbroglio administratif entre la Suisse et le Maroc, les autorités du royaume refusent de la constituer formellement. Par ailleurs, les pièces du dossier sont, pour l'essentiel, rédigées en arabe, ce qui allonge et complique son travail. Pour l'heure, le seul avocat "officiel" de K. est le Marocain Me Saad Sahli.

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