Suisse romande - Ces associations qui refusent la mixité pour «maintenir la tradition»
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Suisse romandeCes associations qui refusent la mixité pour «maintenir la tradition»

Certaines confréries ou sociétés d’étudiants exclusivement masculines ou féminines entendent le rester. Les personnes non binaires en paient le prix. Analyse d’une experte en études de genre.

par
Lauren von Beust
Certaines sociétés romandes ne sont pas prêtes de s’ouvrir à la mixité.

Certaines sociétés romandes ne sont pas prêtes de s’ouvrir à la mixité.

Pixabay

Depuis 1934, la Confrérie des Pirates d’Ouchy s’attelle à préserver et à maintenir la navigabilité de La Vaudoise. «Un prolongement de la corporation des marins lacustres», explique Roland Grunder, sénéchal. Et pour cause, la gent féminine est évincée. «La Confrérie a hérité des traditions maritimes. Les femmes étaient exclues des bateaux, essentiellement en raison de ce milieu fermé et très particulier. D’ailleurs, il n’y a pas de terme pour une femme pirate, développe le sénéchal. Celui-ci reconnaît avoir «ici ou là une demande d’adhésion féminine», si bien que la question est régulièrement évoquée à l’interne, mais «la tradition l’a jusqu’ici emporté».

«Jamais de femmes» non plus parmi «les solides gaillards» de la Nouvelle Compagnie des Brigands du Jorat, qui, depuis 1971, veillent à «maintenir la tradition» en sauvegardant des terres et coutumes de la région: «À l’époque, les soldats ayant combattu pour les rois de France partaient seuls pour les attaques, tandis que les femmes restaient au foyer pour garder les enfants. Ça reste une histoire de mecs qui tuaient sauvagement voyageurs et commerçants qui traversaient le Jorat», déclare le capitaine de la troupe, Pierre-André Jordan.

Sociétés sans mâles

Un univers bien loin de celui des Gourmettes, société gastronomique et artistique fondée en 1978. «La seule confrérie suisse réservée exclusivement aux femmes», rappelle Françoise Vautier, présidente de l’association à l’échelle nationale. Compte tenu du milieu culinaire dans lequel baignent les participantes, «je vois assez mal les hommes se définir Gourmettes!, lâche-t-elle. Les Gourmettes ont été créées sur le mode des Potes au Feu, confrérie qui défend les mêmes valeurs mais entre mecs. Si un homme aime cuisiner, il ira chez les Potes», affirme Françoise Vautier.

L’association fribourgeoise féminine Saunanatelier, dont les membres œuvrent pour la construction d’un sauna mobile, applique la «mixité choisie». «Le chantier est participatif et ouvert à toutes personnes dévalorisées par le système patriarcal. Femmes, transgenres et non-binaires sont les bienvenues», expliquait récemment la coinitiatrice du projet, Camille Habets, à «La Liberté». Celle-ci justifie l’éviction des hommes par le fait d’avoir été, par le passé, «frustrée ou sur la défensive face à la dynamique de domination qui s’imposait naturellement» dans ce milieu.

«En 2014, un arrêt du Tribunal fédéral a confirmé que la liberté d’association devait l’emporter sur le principe d’égalité entre femmes et hommes, rappelle Colette Fry, directrice du Bureau de promotion de l’égalité et de prévention des violences genevois. Néanmoins, selon les domaines des associations, le principe d’exclusion d’un sexe peut aller à l’encontre de l’égalité des chances et faire perdurer les stéréotypes de genre.»

Non binaire

Une personne non binaire affirme que son identité de genre ne relève pas de la norme binaire, à savoir qu’elle ne se considère pas comme étant exclusivement femme ou exclusivement homme, mais entre les deux ou même aucun des deux. Elle remet aussi en cause l’assignation sexuelle à un genre donné.

Les grands exclus

Si «un homme transgenre serait bienvenu au sein de la société» Belles-Lettres Neuchâtel – fondée en 1832 par et pour les étudiants masculins, à l’inverse d’Hétaira Neuchâtel –, celui-ci aurait cependant «peu de chances» d’adhérer aux Brigands du Jorat. Quant à la potentielle inclusion des personnes non binaires, elle trouble les consciences. Les règles existantes devraient demeurer: «Le cas échéant, nous procéderons au cas par cas, en fonction du ressenti de chaque membre», imagine Françoise Vautier, confiant aussi que Les Gourmettes seraient «prêtes à envisager» l’inclusion d’une femme transgenre.

«On n’est pas homophobes chez les Brigands, mais si les lignes devaient évoluer, ça serait très lent… C’est un cercle très fermé, oui, mais c’est un choix», concède Pierre-André Jordan. Personnes transgenres ou non binaires, la position des Pirates est identique. Même s’ils peuvent évoluer, les statuts actuels s’appliquent. Le sexe prime.

Colette Fry rebondit: «Les traditions sont des constructions sociales, influencées par l’environnement dans lequel elles évoluent. Ainsi, elles sont amenées à s’adapter à l’évolution de la société.» Léo Kienholz, président de la société estudiantine Belles Lettres Neuchâtel, conclut: «Si le cas se présentait, il serait étudié», toutefois «dans une perspective d’égalité de traitement vis-à-vis de candidates féminines, actuellement exclues.»

Faire le forcing

À Payerne (VD), les Adelaïdes se battent pour que la Société des tireurs à la cible ne soit plus réservée qu’aux hommes, a rapporté «La Liberté». Ces femmes avaient bon espoir que leur adhésion soit discutée lors de l’assemblée des tireurs, mi-août. Cinquante signatures devaient être récoltées d’ici le début du mois, mais cela n’a pu se faire dans le temps imparti. Le vote attendra l’an prochain, ce qui au final, satisfait Lucie Vonnez, présidente des Adélaïdes: «Nous trouvons que c’est une bonne nouvelle. Cette décision a été prise d’un commun accord afin de donner aux gens la possibilité de débattre, d’échanger sur ce thème. Un vote samedi aurait été trop précipité.»

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