24.08.2020 à 06:08

NeuchâtelCes citoyens qui veulent faire la justice eux-mêmes

Des jeunes anonymes estiment nécessaire de se substituer à la police face à la hausse de la petite criminalité dans les rues de la ville. Lors d’une entrevue, ils expliquent leur démarche, alors que des politiciens s’en inquiètent.

par
Abdoulaye Penda Ndiaye
Pauline Rumpf
Après un pic de larcins au mois de juillet, des interpellations ont visiblement permis de faire baisser les vols ces trois dernières semaines, indique la gendarmerie neuchâteloise.

Après un pic de larcins au mois de juillet, des interpellations ont visiblement permis de faire baisser les vols ces trois dernières semaines, indique la gendarmerie neuchâteloise.

KEYSTONE

Le rendez-vous a été pris, par le biais d’un intermédiaire, à quelques encablures du château de Neuchâtel. C’est avec une prudence de Sioux, masques Covid-19 dissimulant une partie de leurs visages et lunettes sombres, que Seb* et Alex*, deux hommes d’une trentaine d’années, nous ont abordés avant de nous inviter à nous installer sur un banc non loin de là: un endroit discret sans passage, qui offre une vue imprenable sur le lac. «C’est ici que nous venions le soir avec les copines quand nous étions ados», rigolent-ils comme pour rendre l’ambiance moins chargée.

«L’insécurité que nous vivons aujourd’hui à Neuchâtel est inacceptable. Nous ne pouvons tolérer que nos parents aient peur de se faire agresser quand ils font leurs courses, que des personnes âgées se fassent détrousser et malmener, que des collégiens se fassent racketter», amorce Seb. Pour mettre fin à cette spirale de criminalité, Seb, Alex et d’autres jeunes de la ville ont décidé de s’organiser pour faire changer la peur de camp.

Plus de 180 personnes interpellées

Neuchâtel, comme Genève, connaît une nouvelle criminalité depuis quelques mois. Ce sont principalement des jeunes originaires d’Afrique du Nord qui s’adonnent à des vols à l’arraché, parfois avec violence, selon la police cantonale. Elle a créé une task force et identifié 184 personnes distinctes mais souvent sans pièce d’identité et se disant mineures. Le travail de la justice devient donc compliqué, et les renvois empêchés. Cependant, dès le mois de juillet, les forces de l’ordre avaient indiqué à «20 minutes» une baisse de la délinquance liée notamment aux vols à la tire.

«Il y a deux semaines, nous avons pris en filature quelques groupes de personnes originaires du Maghreb. Dans la rue, ils avaient le regard du chasseur qui cherche sa proie. Nous leur avons donné un premier avertissement en leur disant que nous les avions repérés et qu’ils devaient arrêter», raconte Seb. Mais d’après Alex, le discours a été beaucoup plus frontal: «Vous dégagez d’ici ou on vous démonte. On leur a donné quelques claques mais ils n’ont pas fait d’histoire et ont obéi. C’était vers la place Pury.»

Ils sont sans foi ni loi et dépouillent d’honnêtes citoyens

Seb*, membre du groupe d’auto-défense à Neuchâtel

Une deuxième rencontre musclée aurait eu lieu le lendemain. «Ils nous ont menacés avec des cutters mais ont fini par prendre la fuite», poursuit Alex. «Ils sont sans foi ni loi et dépouillent d’honnêtes citoyens. Nous ne les laisserons plus faire», défend Seb. Selon lui, au cours de la quinzaine écoulée, il y aurait eu au moins cinq frictions entre les «jeunes en colère» et les voyous présumés.

«Parmi nous, il y a des Suisses et des étrangers, des gens de droite et de gauche. Il y a toutes les sensibilités. C’est l’amour de notre ville qui nous réunit.» Seb et Alex disent ne pas être favorables à la justice populaire mais estiment que «quand la famille, les amis et les concitoyens sont menacés, il faut réagir. Puisque les politiques qui devraient bouger ne le font pas, on y va. On a reçu du soutien dans la population.»

En démocratie et dans un État de droit, cette attitude n’est pas acceptable, rappelle le porte-parole de la gendarmerie Georges-André Lozouet dans «ArcInfo», qui reprenait une information de RTN. «C’est la porte ouverte à la violence et à l’injustice.» La police a interpellé plusieurs de ces «justiciers», et condamne cette initiative.

Une loi de la jungle qui fait «froid dans le dos»

Des politiciens de gauche comme de droite regrettent la démarche de ces «jeunes en colère». «Ça me fait froid dans le dos que des gens se substituent sans légitimité aux institutions et sacrifient l’État de droit, souffle Jonathan Gretillat, député socialiste et avocat. Les 184 identifications annoncées sont la preuve que la police fait son travail.» Le PLR Nicolas Ruedin a déposé une interpellation pour éclaircir l’origine de cette criminalité, et les moyens à disposition de la police et de la justice. Comprenant bien le ras-le-bol et la peur des Neuchâtelois, tous deux les invitent plutôt à signaler les cas pour fournir le dossier des criminels présumés.

Lors d’un épisode de notre rubrique «Sur le vif», tourné fin juillet, le porte-parole de la police neuchâteloise expliquait que les forces de l’ordre enregistraient une baisse sensible du nombre de vols à la tire. Ceci grâce à un dispositif officiel destiné à lutter contre cette criminalité.

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