08.07.2020 à 09:53

FÉMINISME DANS LES ANNÉES 1920

Ces femmes étaient à la tête d’une ville de l’Ouest sauvage

En 1920, la ville de Jackson, dans le Wyoming, ne comptait que des femmes au sein de son Conseil municipal. Va-t-il falloir attendre encore un siècle avant que cela ne se reproduise?

de
Meret Steiger
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Ces cinq femmes ont dirigé la petite ville de Jackson, dans l’État du Wyoming de 1920 à 1923: Mae Deloney, Rose Crabtree, la maire Grace Miller, Faustina Haight, Genevieve Van Vleck. (de gauche à droite)

Ces cinq femmes ont dirigé la petite ville de Jackson, dans l’État du Wyoming de 1920 à 1923: Mae Deloney, Rose Crabtree, la maire Grace Miller, Faustina Haight, Genevieve Van Vleck. (de gauche à droite)

COLLECTION OF THE JACKSON HOLE HISTORICAL SOCIETY AND MUSEUM, 1958.0090.001P
Jackson avait alors la réputation d’être malfamée. C’était sans doute dû à sa position retranchée derrière les montagnes environnantes.

Jackson avait alors la réputation d’être malfamée. C’était sans doute dû à sa position retranchée derrière les montagnes environnantes.

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Mais le fait que l’histoire de Jackson ait fait autant de vagues est également une question de timing. C’est en effet en 1920 qu’est venu s’ajouter le dix-neuvième amendement à la Constitution des États-Unis, conférant le droit de vote aux femmes. (La rue principale vers 1920).

Mais le fait que l’histoire de Jackson ait fait autant de vagues est également une question de timing. C’est en effet en 1920 qu’est venu s’ajouter le dix-neuvième amendement à la Constitution des États-Unis, conférant le droit de vote aux femmes. (La rue principale vers 1920).

Collection of the Jackson Hole Historical Society and Museum, 1958.0394.001

Au printemps de cette année, cela faisait exactement un siècle que les «petticoat rulers» («les dirigeantes en jupon») (un «petticoat» est un jupon que portaient les femmes sous leurs robes à cette époque-là) avaient été élues à Jackson, une petite ville dans l’État du Wyoming, alors dirigée exclusivement par des femmes. Le 11 mai 1920, Grace Miller (la maire), Rose Crabtree, Mae Deloney, Faustina Haight et Genevieve Van Vleck ont remporté les élections contre les hommes du village.

Et le résultat était loin d’être serré. Ces dames avaient obtenu près de 50% de suffrages en plus que les hommes. Rose Crabtree avait fait campagne contre son mari, Henry, et a remporté deux fois plus de voix que lui. «Les femmes avaient conscience de vivre un moment exceptionnel», raconte Jim Rooks, l’arrière-petit-fils de Genevieve Van Vleck, instituteur à Jackson, «mais ce qu’elles ignoraient assurément, c’est qu’on en parlerait encore un siècle plus tard.»

Une ville malfamée

L’élection des «petticoat rulers» a fait écho dans toute l’Amérique, notamment parce que Jackson était réputée pour être une ville malfamée, fréquentée par des hors-la-loi. Les journaux du monde entier ont relaté l’élection du conseil 100% féminin, y compris le quotidien britannique «Daily Chronicle», dans lequel on pouvait lire: «Une ville dirigée par des femmes! Un membre du gouvernement en devenir a été battu par sa femme», en faisant référence à Rose et Henry Crabtree.

Mais globalement, les journaux s’accordaient à penser qu’avec des femmes au pouvoir, on allait enfin mettre un terme à l’anarchie qui régnait à Jackson, sans doute due à sa position retranchée derrière les montagnes. Fini les vols de chevaux, les bagarres mortelles au saloon et les meurtres dans les mines d’or.

De quoi ravir même les criminels

Les «petticoat rulers» ont réussi à rallier au moins un des criminels à leur cause. À l’occasion de leur élection, le condamné pour vol, Ed Trafton, a adressé une lettre de félicitations à Grace Miller, dans laquelle on pouvait lire: «Il me semble que votre petite ville est la première à être dirigée par des femmes. Cela montre non seulement que vous avez confiance en l’intelligence féminine, mais prouve également l’intelligence de tous les citoyens. Bravo Jackson!»

En réalité, le groupe autour de Grace Miller n’était pas le premier à être constitué exclusivement de femmes. Un premier groupe de femmes avait déjà pris le pouvoir à Oskaloosa (Kansas) en 1888, ainsi qu’à Kanab (Utah), en 1912.

Un droit de vote des femmes précoce

Mais le fait que l’histoire de Jackson ait fait autant de vagues est également une question de timing. C’est en effet en 1920 qu’est venu s’ajouter le dix-neuvième amendement à la Constitution des États-Unis, conférant le droit de vote aux femmes. Dans le Wyoming, ce droit existait toutefois déjà depuis près de 60 ans, ce qui a d’ailleurs valu à cet État l’appellation «Equality State» («l’État de l’égalité»).

À Jackson, les autres postes clés ont également été comblés par des femmes, notamment par Marta Winger en tant que secrétaire municipale, Edna Huff comme responsable de la santé et Viola Lunbeck aux finances. Le rôle de chef de la police a été endossé par Pearl Williams, un choix étonnant sachant que ce petit bout de femme mesurait à peine 1m52 et était âgée de tout juste 22 ans. En mai 1921, la jeune femme aurait déclaré au journal local: «J’ai récemment tué et enterré trois hommes de mes propres mains. Depuis, je n’ai plus eu de problème avec personne.»

Des femmes de pouvoir à succès

Durant les trois années où Grace Miller a dirigé la ville en tant que maire aux côtés de ses acolytes féminines, Jackson a été particulièrement couronnée de succès, voyant sa trésorerie multipliée par dix (passant de 200 à 2000 dollars). Les femmes ont notamment collecté les impôts en retard que les hommes précédemment au pouvoir avaient volontairement ou involontairement oublié d’encaisser.

Elles ont par ailleurs redonné du blason à la ville, dans la mesure où elles ont fait installer l’éclairage public et ont fait en sorte que Jackson ait son propre cimetière. Ces dames, qui sont par ailleurs mentionnées partout dans les documents officiels comme «councilmen» («conseillers»), ont également interdit l’utilisation de matières explosives et stipulé que plus aucune vache ne pouvait paître dans le centre-ville.

«Il faut tout faire soi-même»

Mais comment au juste les «petticoat rulers» ont eu l’idée de se présenter aux élections à cette époque? Pour des raisons purement pratiques. «C’était une approche pratique. Elles voulaient que des choses soient réalisées, alors elles les ont elles-mêmes entreprises», explique Michelle Rooks, elle aussi arrière-petite-fille de Genevieve Van Vleck. Lors de son entrée en fonction, cette dernière aurait d’ailleurs prononcé ces mots: «Il faut tout faire soi-même».

Après trois années de pouvoir au féminin, il a fallu attendre plusieurs décennies avant qu’une femme n’occupe à nouveau une place à la tête de la ville. Ce n’est qu’en 2014 qu’une femme a été réélue maire. Mais dans la ville, on se souvient volontiers de ces femmes au pouvoir. Le ranch dans lequel Grace Miller a vécu fait aujourd’hui partie d’une zone de protection des élans, la maison de Genevieve Van Vleck a été transformée en restaurant, le Café Genevieve, et l’hôtel qui appartenait jadis à Rose et Henry Crabtree est aujourd’hui un supermarché qui porte le nom de «Crabtree Corner».

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