25.03.2020 à 09:14

Coronavirus en SuisseCes métiers dans l'angle mort des aides fédérales

Graphistes, physiothérapeutes ou femmes de ménage ne bossent presque plus, mais ignorent encore s'ils seront aidés.

de
Jérôme Faas
Les physiothérapeutes indépendants se retrouvent, comme bien d'autres, dans un angle mort des aides décidées par Berne (image d'illustration).

Les physiothérapeutes indépendants se retrouvent, comme bien d'autres, dans un angle mort des aides décidées par Berne (image d'illustration).

Keystone/Gaetan Bally

Il y a ceux qui n'ont pas le droit de travailler. Ceux qui ont l'obligation de travailler. Et au milieu se trouvent plusieurs indépendants qui n'ont presque plus de travail mais qui, faute d'avoir l'interdiction d'officier, se retrouvent sous la menace d'être privés de toute indemnité. La crise du coronavirus génère ainsi, sur le front économique, toute une série de situations kafkaïennes: chauffeurs de taxis (lire nos éditions du 24 mars), mais aussi graphistes, femmes de ménage, physiothérapeutes ou ostéopathes, par exemple. Témoignages.

Noé*, graphiste indépendant, explique ainsi n'avoir pu conserver que 10% environ de son activité. «J'ai beaucoup de clients dans la restauration. Tous ces mandats, c'est mort. Mes travaux pour des bureaux d'architectes sont tombés à l'eau, tout ceux en rapport avec la culture aussi. Il ne me reste que deux trois trucs, je ne peux pas en vivre. J'ai pu mettre un peu de côté pour ce mois, mais je ne sais pas comment va se passer le prochain.» Or, aucune catégorie telle que la sienne n'existe dans le formulaire de perte de gains fourni par sa caisse de compensation.

Femmes de ménage désespérées

Les femmes de ménage se retrouvent également dans une situation très compliquée. La société Batmaid, qui fournit du personnel de maison aux particuliers, en met à disposition 2000, dans toute la Suisse, à quelque 15'000 clients-employeurs. «Elles ne sont pas indépendantes, mais employées des particuliers, qui paient toutes leurs charges afin de lutter contre le travail au noir. C'est l'anti-Uber», explique Andreas Schollin-Borg, le CEO de l'entreprise. A ce titre, elles devraient être éligibles au système de RHT (réduction de l'horaire de travail) «car elles cotisent au chômage». Mais il y a un hic: normalement, les RHT ne sont prévues que pour les contrats classiques d'entreprise à employé.

«Nous travaillons d'arrache-pied pour essayer d'obtenir en urgence une RHT aux noms de nos clients. Nous avons déjà reçu plus de 1000 demandes des employeurs, que nous allons grouper. Mais cette démarche doit être acceptée par Berne, elle est donc, pour l'heure, sans garantie, explique le dirigeant. Nos clients ont des femmes de ménage désespérées face à cette situation. Nous les aidons sur les démarches administratives pour les soutenir. On fait du cas par cas.»

Trois clients par semaine

Plusieurs physiothérapeutes se trouvent aussi dans une impasse. «Nous ne pouvons pas bénéficier des aides car nous faisons partie des établissements de santé, explique Kevin Grand, indépendant à Lausanne. Mais nous sommes coincés: Physio Vaud nous a demandé de ne prendre que les cas urgents, qui risquent de perdre en autonomie. J'ai la chance de n'être indépendant qu'à 20%, mais j'ai des confrères à 100% qui sont passés de 16 clients par jour à trois par semaine.»

Distanciation sociale impossible

Philippe Rochetin, président de Physio Genève, confirme. «La situation est complexe. On n'a pas l'obligation de fermer, et c'est juste: il faut éviter de surcharger les hôpitaux. Mais nous avons aussi le devoir de respecter les consignes de l'Office fédéral de la santé publique. La direction générale de la santé nous a demandé de ne traiter que les urgences. Je suis à quatre-cinq patients par semaine. On est au début du processus. On remplit les documents sans savoir à quelle sauce nous allons être mangés. C'est vraiment le flou. On est dans le ventre mou et on compte sur le bon sens du Conseil fédéral. Nous refuser une aide serait un mauvais signal.»

«Nous sommes exactement dans la même situation, complète Dominique Vergnaud, président de la société cantonale d'ostéopathie. A Genève, seuls 10% des cabinets sont encore ouverts. Le service de garde continue à fonctionner pour soulager les gens et éviter de surcharger les cabinets médicaux, mais nous essayons de dissuader les patients de se déplacer. On se bat pour expliquer que dans notre métier, la distanciation sociale est impossible. On essaie de faire évoluer les choses, les négociations sont en cours à Berne.»

*Prénom d'emprunt

Les trois critères actuels de Berne

En l'état, les caisses de compensation (qui dépendent de Berne) n'accordent d'indemnités qu'aux indépendants dont le Conseil fédéral a interdit l'activité, à ceux qui sont obligés de garder leurs enfants et à ceux en quarantaine. Mardi, le conseiller d'Etat Mauro Poggia a soulevé la problématique de ces petits indépendants, évoquant notamment le cas des chauffeurs de taxi, lors d'une conférence de presse commune avec le conseiller fédéral Alain Berset. Ce dernier a indiqué que ces questions "sont arrivées sur notre radar très vite. Nous allons les étudier avec toute la flexibilité requise", avant de rappeler que des décisions prenant d'ordinaire des années ont été prises en quelques jours, d'où la nécessité d'ajustements.

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