FIFAgate: Comment le FBI a fait vaciller la FIFA
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FIFAgateComment le FBI a fait vaciller la FIFA

Le Bureau fédéral d'enquête américain a réussi là où beaucoup ont échoué en traquant les dirigeants de la FIFA. Une enquête passionnante d'ESPN en révèle les dessous.

par
Robin Carrel
L'enquête réalisée par "ESPN The Magazine" est passionnante.

L'enquête réalisée par "ESPN The Magazine" est passionnante.

photo: Kein Anbieter

Les arrestations des grands dirigeants du football mondial ont commencé en mai 2015. Depuis, c'est toute une institution qui a été ébranlée par les suspensions et les révélations qui tombent mois après mois. De Michel Platini à Sepp Blatter, en passant par Jérôme Valcke, c'est tout un système qui s'est effondré. Après tant d'années de suspicions, le FBI a réussi là où les autres autorités n'ont finalement pas fait grand-chose. Il faut dire que les Américains ont été les premiers – et les seuls – à s'intéresser de près à ce «dossier».

L'enquête a démarré il y a presque cinq ans. Depuis, ce ne sont pas moins de 32 officiels qui ont été confondus. Dix dirigeants de la FIFA ont pris la porte, mais aussi treize de la Conmebol (Confédération sur-américaine), autant de la CONCACAF (Fédération nord-américaine, d'Amérique centrale et des Caraïbes) et trois du département marketing de l'instance internationale. Ce nombre ne tient pas compte des éventuelles sanctions contre Blatter, Platini et Valcke qui ne sont pas encore définitives. Le site internet d'ESPN s'est plongé dans cette enquête tumultueuse.

«Monsieur Dix pour cent»

On le sait de longue date: le point de départ de ces investigations est Chuck Blazer. Cet Américain de 70 ans au physique de Père Noël et surnommé «Monsieur Dix pour cent» a gravi un à un les échelons du jeu de ballon, dont il était tombé amoureux en suivant son fils au bord des vertes pelouses. Avec les pots-de-vin et les détournements de fonds, il a ensuite pu, notamment, se payer un appartement à 18'000 dollars par mois dans la Trump Tower sur la 5e Avenue de New York pour y loger la plupart du temps ses chats. Il a fini par collaborer avec le FBI par peur de terminer ses jours en prison, lui qui n'avait plus payé d'impôts pendant presque 18 ans…

Son train de vie fastueux semble aujourd'hui si grotesque qu'il aurait dû mettre la puce à l'oreille des diverses instances depuis bien longtemps. Son blog, toujours en ligne soit dit en passant, est une sacrée mine d'or. Mais ce sont finalement ses excès qui ont permis de faire tomber les grands dirigeants de la plus puissante des fédérations sportives. Et encore! Selon le «network» américain, il ne s'agirait là que de la pointe émergée de l'iceberg. La majorité des enregistrements et des interrogatoires restent scellés par les autorités américaines. Le procureur général Loretta Lynch n'a d'ailleurs donné, jusqu'ici, que deux conférences de presse à ce sujet.

Véritable système

L'enquête démarre après l'attribution de la Coupe du monde 2018 à la Russie et à celle de 2022 au Qatar. Un certain Jared Randall, alors âgé de seulement 28 ans, est assigné à un groupe d'enquêteurs s'occupant du crime organisé en Eurasie et dirigé par un «vétéran» appelé Michael Gaeta. Cet ancien joueur de l'équipe de la police de la ville de New York et certains de ses collègues ont alors vent de corruption autour de la candidature russe. Pire, plus les deux hommes s'intéressent aux six Fédérations continentales qui régulent le football, plus ils sont convaincus que la corruption et les détournements de fonds sont érigés en un véritable système autour des droits TV et marketing, ainsi que des autres revenus générés par le jeu de ballon.

Poursuivre des investigations à propos d'une organisation tentaculaire comme la FIFA allait être très compliqué. «Cela pouvait potentiellement être très onéreux, prendre de la place et demander pas mal de temps. C'était une grosse demande», a indiqué une source qui a souhaité rester anonyme à ESPN. Heureusement, la ville de New York était assez bien pourvue en locaux et en ressources pour permettre de se lancer dans l'aventure. Le bureau de l'Eastern District, dont l'aile était dirigée par John Buretta, s'est embarqué dans le dossier. «Cela sentait comme une affaire de crime organisé. Cela concordait avec ce que nous avions l'habitude de faire», a assuré une autre source proche de l'enquête. Quelques semaines après l'attribution des Coupes du monde 2018 et 2022, Buretta ouvrait officiellement une enquête sur la FIFA avec une première cible dans le viseur: l'Américain Chuck Blazer.

40'000 dollars en espèces

L'affaire a pris une tournure encore plus importante lorsque Mohamed bin Hammam, un des vice-présidents de la FIFA, a tenté de se présenter contre Sepp Blatter pour la présidence en 2011. Le Qatari a rencontré les 31 délégués de la CONCACAF avec la bénédiction de Jack Warner, Trinidadien de 73 ans président de la CONCACAF, et leur a offert à tous 40'000 dollars en espèces dans une enveloppe pour acheter leur vote. Une tentative de corruption qui a fait bondir Chuck Blazer, qui a immédiatement appelé John Collins, un avocat de Chicago, pour lui dire de se pencher sur ce cas. Vu que Blazer était associé à Warner par le passé dans des affaires tout aussi louches, cela a fini par ressembler à un suicide professionnel. «Puisqu'il avait des cadavres dans le placard, pensait-il vraiment que son passé trouble n'allait pas être révélé? Probablement pas…», s'est étonné Collins. Dans la foulée, la FIFA elle-même a logiquement ouvert une procédure contre Blazer via sa commission d'éthique.

Dès l'été 2011, Randall et Gaeta, les deux enquêteurs du FBI, sont confiants quant à la possibilité de mener à eux deux ce cas jusqu'au bout. Mais un autre homme viendra leur donner un coup de main: Steve Berryman, qui a longtemps travaillé pour l'IRS, l'agence américaine qui collecte l'impôt sur le revenu et diverses taxes. Ce dernier, qui a habité en Angleterre dans sa jeunesse et qui est un grand fan de football, avait lu un article de «The Independent» évoquant l'intérêt du FBI autour de Chuck Blazer. Une perspective qui l'a fortement motivé à faire partie de ceux qui le feront tomber. Il a lui-même pris son téléphone pour proposer ses services au FBI. L'association des deux agences allait être d'un précieux secours.

Mosaïque frauduleuse

Berryman, qui a eu accès aux comptes bancaires de Blazer, a bien vite vu que Blazer n'avait plus payé d'impôts depuis 2005. Il était donc difficile de connaître ses revenus. Puis, il a découvert de nombreux virements qui se sont avérés être illicites. Corruption, détournements de subventions de la FIFA: la mosaïque d'activités frauduleuses de Blazer a commencé à être révélée au grand jour. Au total, le dirigeant américain avait détourné plus de 20 millions de dollars lors des 20 années passées au poste de secrétaire général de la CONCACAF.

Avec tout cela, Randall, Gaeta et Berryman avaient de quoi passer à l'action, mais ils ont choisi de prendre leur temps et de faire le point. Ils sont ensuite allés voir directement Blazer, sans même avoir pris de rendez-vous, en novembre 2011. Randall et Gaeta ont alors joué cartes sur table avec le dirigeant et ont déballé tout ce qu'ils savaient à propos de ses sociétés écrans et les impôts qu'il n'avaient pas payés. Blazer s'est alors couché et a signé un accord pour devenir officiellement un informateur du FBI. Selon des documents obtenus par ESPN, l'Américain, aujourd'hui âgé de 70 ans, et le gouvernement américain se sont rencontrés 19 fois entre décembre 2011 et novembre 2013.

Blazer, la «taupe» du FBI

La «taupe» ira même jusqu'à porter un micro lors d'entrevues avec des collègues, aux JO de Londres en 2012 notamment, et au cours de certains déplacements à la FIFA à Zurich. Selon certains documents fédéraux, deux des principales cibles de Blazer étaient Alexey Sorokin, l'homme qui s'est occupé de la candidature russe pour le Mondial 2018, et Frank Lowry, qui n'a pas réussi à faire passer le dossier australien pour 2022. Le stress de servir d'informateur allait toutefois commencer à se voir et Blazer commençait à rendre ses collègues soupçonneux. Il continuera toutefois son ouvrage encore au minimum une année.

Le 25 novembre 2013, à Brooklyn, un juge nommé Raymond J. Dearie a organisé une procédure secrète. Dans son bureau fermé à double tour, sont présents Randall, Berryman et Blazer. Dearie s'inquiète de la santé de sa «taupe», qui lui avoue qu'il est victime d'un cancer du rectum et qu'il vient de subir 20 semaine de chimiothérapie. Après lui avoir souhaité des vœux de prompt rétablissement, le juge lui lit les chefs d'inculpation retenus contre lui: racket, blanchiment d'argent, fraude fiscale, ainsi que plusieurs infractions à des lois financières. Au total, l'homme risquait un maximum de 100 ans de prison et Blazer a fini par plaider coupable. Randall avait réussi son coup. Pour la première fois, un des plus hauts personnages du football mondial avait avoué ce que personne n'avait encore été capable de prouver. Comme l'écrit «ESPN the Magazine» pour conclure: les leaders de la FIFA avaient vendu leur pouvoir.

Les têtes tombent comme des mouches.

Fraîchement nommée procureur général des Etats-Unis, Loretta Lynch a annoncé le 27 mai 2015 l'inculpation de 14 dirigeants de la FIFA, tous impliqués dans le scandale Blazer. Dans le même temps, la police suisse, en collaboration avec des agents fédéraux américains, ont débarqué à la FIFA à Zurich avec des mandats de perquisition. En huit heures, les enquêteurs ont ramassé des piles de dossier concernant les attributions des Coupes du monde 2018 en Russie et 2022 au Qatar. Dans la foulée, Sepp Blatter annonçait son retrait, avant de revenir sur sa décision quelques temps plus tard. Ensuite, c'est Michel Platini qui allait être suspendu et privé de la prochaine élection à la tête de la FIFA pour avoir encaissé un payement de deux millions de dollars pour un travail effectué une dizaine d'années auparavant. Le 3 décembre dernier, Loretta Lynch a annoncé l'inculpation de 16 autres personnes. De son côté, Jared Randall est toujours à la recherche de nouvelles preuves et ne compte pas s'arrêter en si bon chemin. «Je pourrais passer toute ma carrière sur cette simple enquête», aurait-il dit à un collègue, toujours selon ESPN. Blazer, lui, est actuellement hospitalisé dans le New Jersey. Intubé, il serait incapable de parler et ne communiquerait plis que via un clavier d'ordinateur.

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