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Procès à MilanCorruption au Nigeria: millions bloqués en Suisse

Ouverture à Milan d'un procès de corruption lié au pétrole nigérian. Des cadres de Shell et d'ENI sont impliqués. Berne bloque des millions de francs.

par
Pascal Schmuck
Zurich
Dan Etete (à droite) à une réunion de l'OPEP, lorsqu'il était ministre du Pétrole.

Dan Etete (à droite) à une réunion de l'OPEP, lorsqu'il était ministre du Pétrole.

Keystone

Il s'agit d'un des plus grands scandales de corruption jugé à Milan depuis le début mars, avec des cadres des géants pétroliers ENI et Shell impliqués. Et comme le révèle le Tages-Anzeiger, des centaines de millions de francs bloqués dans des banques suisses.

Le compte d'un cadre de Shell a été récemment bloqué par le Ministère public de la Confédération (MPR) à la demande des juges milanais, ajoute le quotidien zurichois.

Du pétrole pour une bouchée de pain

Toute l'histoire débute il y a 20 ans quand un ministre nigérian du pétrole accorde des droits de forage pour une bouchée de pain. Des droits qui sont rachetés en 2011 par ENI et Shell pour plus d'un milliard de dollars.

C'est sur ce milliard que les juges milanais enquêtent, estimant qu'il pourrait avoir été utilisé pour de la corruption. Parmi les accusés du procès figurent un ex-ministre nigérian du Pétrole, le directeur général d'ENI, Claudio Descalzi, et un cadre supérieur de Shell.

Le ministre du Pétrole mouillé

Le ministre en question n'est autre que Dan Etete, qui était en poste au moment de la dictature de Sani Abacha en 1998. Il s'était assuré les droits de forage de la concession OPL 245 pour une société qu'il dirigeait en sous-main. Dan Etete n'est pas un inconnu en France où il a été condamné pour blanchiment. Délicat donc pour les groupes pétroliers de verser un telle somme à un homme jugé et condamné.

Le versement de 1,1 milliard à l'ex-ministre en 2011 a fait l'objet d'un montage complexe qui a impliqué de nombreux intermédiaires. L'argent est d'abord transféré à la fin mai 2011 sur un compte du gouvernement nigérian à la banque JP Morgan de Londres. Peu après, le milliard transite par un compte de la banque BSI à Lugano, qui est celui d'un consul honoraire italien au Nigeria.

«Mister Corruption»

La BSI s'en inquiète lorsqu'elle s'aperçoit de l'énormité de la somme. Trois jours après son transfert, l'argent est renvoyé à la banque de départ. Abuja choisit alors la voie directe: le gouvernement verse 801 millions sur deux comptes de la société contrôlée par Dan Etete. La somme sera ensuite répartie vers de nombreuses sociétés extraterritoriales (offshore).

Mais toutes ces entités sont gérées par un seul et unique homme: Abubakar Aliyu, surnommé «Mister Corruption» au Nigeria. Il est soupçonné d'avoir ensuite distribué l'argent entre différents politiciens importants dans le pays, comme l'ancien président Goodluck Jonathan ou l'ex-procureur général Mohammed Adoke.

Des cadres arrosés?

Les intermédiaires ne sont pas oubliés, à l'image d'Emeka Obi. Ce Nigerian s'est occupé de la liaison entre ENI et Dan Etete. Il réclame pour son entreprise Energy Ventures Partners 100 millions de dollars, qu'il obtient. La justice italienne le soupçonne d'avoir arrosé des cadres des géants pétroliers à coups de rétro-commissions.

L'enquête a permis de mettre à jour des transferts d'argent sur deux comptes de CIM, une petite banque privée genevoise. Ces comptes appartiennent à une entreprise de Peter Robinson, un cadre supérieur de Shell. Une entité basée aux Seychelles et qui s'appelle également Energy Ventures Partners, comme celle contrôlée par Emeka Obi.

Milan et Berne coopèrent

A la fin septembre, le procureur milanais demande l'aide du MPC à Berne, estimant hautement suspect que les deux entreprises aient la même appellation, déjà connue pour être impliquée dans les discussions de la concession OPL 245.

Selon le Tages-Anzeiger, les juges milanais ont obtenu satisfaction. Les sommes bloquées sur les comptes de CIM sont pour l'heure inconnues et le MPC n'a pas souhaité s'exprimer sur les montants saisis mais on parle de plusieurs centaines de millions de francs, qui englobent également des comptes d'Emeka Obi à la banque LGT à Bâle et ceux d'un autre intermédiaire à la banque J. Safra Sarasin à Lugano.

Les établissements concernés ont refusé de s'exprimer et l'avocate de Peter Robinson a nié toutes les accusations portées à l'encontre de son client.

Une valise qui intéresse beaucoup de monde

Emeka Obi n'en a pas fini avec la justice helvétique, ainsi que l'a révélé le magazine La Cité. Lors de la fouille en avril 2016 à la rue Contamines à Genève d'un appartement d'un conseiller financier basé à Abu Dhabi, les policiers ont trouvé une valise très intéressante.

Outre des vêtements, elle contenait des cartes SIM, des passeports nigérians, un ordinateur portable et un disque dur externe. Un matériel qui appartient à Emeka Obi et qui pourrait contenir des informations sur la concession OPL 245.

Les juges milanais doivent toutefois prendre leur mal en patience, puisque les avocats d'Emeka Obi ont demandé que ces preuves soient scellées. La justice genevois doit encore se prononcer.

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