Deux thèses s'affrontent au Tribunal criminel: crime quasi parfait ou égarement judiciaire?
Publié

GenèveCrime quasi parfait ou égarement judiciaire?

Au Tribunal criminel, le Parquet a requis 14 ans contre le septuagénaire fortuné accusé d’avoir étouffé son épouse. La défense, elle, a plaidé l’acquittement.

par
Jérôme Faas
Le prévenu est accusé d’avoir utilisé un coussin pour étouffer son épouse, en 2016.

Le prévenu est accusé d’avoir utilisé un coussin pour étouffer son épouse, en 2016.

Pixabay

«Dans ce dossier, nous sommes passés tout près du crime parfait: le meurtre qui permet de conclure à une mort naturelle.» Mais pour la procureure Anne-Laure Huber, «il n’y a pas de doute sérieux. La cause du décès est claire et nette, c’est une asphyxie mécanique». Elle affirme donc que le prévenu, un septuagénaire suisse alémanique fortuné, jugé depuis lundi par le Tribunal criminel, s’est bien rendu coupable de meurtre en étouffant sa femme avec un coussin en février 2016, durant la nuit, dans leur logement genevois. Elle a donc requis à son encontre, ce mercredi, une peine de prison de 14 ans, «les caractéristiques de sa faute» le rapprochant «de l’assassin».

L’affaire est singulière. L’accusé clame son innocence, et la propre famille de la défunte le soutient. Dans ce procès sans partie civile, le Ministère public porte seul la thèse de la culpabilité. «Seule l’asphyxie mécanique explique l’intégralité du tableau lésionnel», assène la procureure, jugeant que «ç’aurait pu être la seule phrase» de son réquisitoire. En particulier, «les lésions au poumon, seul un étouffement les explique». Il s’agit de «la seule piste qui a pu être suivie jusqu’au bout», une éventuelle cause de mort naturelle ayant été cherchée en vain par les légistes, affirme la magistrate.

Absence de mobile

L’absence de mobile apparent ne l’ébranle pas. «Seules deux personnes le connaissent: l’une est morte, l’autre ne veut pas le dire.» Et de rappeler que «des meurtriers qui participent à des marches blanches à côté de la famille de la victime, ça arrive. Des hommes qui tuent des femmes qu’ils aiment, ça arrive.» Après avoir souligné l’impossibilité de connaître l’intimité d’un couple, elle cite enfin le Tribunal fédéral, qui juge «qu’une apparente bonne entente n’exclut jamais la survenance d’une dispute».

«Concours de malchances»

La défense, qui plaide l’acquittement, s’attache à démontrer que le prévenu fait les frais «d’un concours de malchances absolument invraisemblable». Me Marc Oederlin martèle que les légistes genevois ont basé leur travail sur des prémisses fausses, notamment l’heure du décès. Cette faute originelle aurait impacté l’interprétation de la rigidité cadavérique et biaisé l’analyse du Centre universitaire romand de médecine légale (CURML), «cet assistant stagiaire du Ministère public» accusé de n’avoir œuvré qu’à charge. «Il est dans l’optique de prouver un meurtre.» Il aurait ainsi omis de mener «examen fondamental pour expliquer une mort naturelle», une angiographie. Or, «on ne trouve pas ce que l’on ne cherche pas». 

«Il manque l’élément irréfutable»

Me Oederlin s’attache à démontrer que différents indices ont été ignorés, alors que certains auraient disculpé son client s’ils avaient été mieux analysés: le coussin, supposée arme du crime, qui n’a pu laisser échapper la plume retrouvée dans la bronche de la victime, puisqu’il était imperméable; les ongles de la défunte restés intacts, malgré une lutte alléguée de plusieurs minutes, etc. «Dans ce dossier, résume-t-il, il y a un problème. Ce qui manque, c’est l’élément irréfutable.» Et de rétorquer au Parquet que différents éléments empêchent de confirmer l’asphyxie mécanique – bref, si asphyxie il y a bien eu, le prévenu n’en est pas la cause, et celle-ci demeure inconnue.

Messages d’amour

Me Alec Reymond, son autre avocat, s’indignera alors de voir son client «victime d’un engrenage juridico-scientifique». Il souligne l’absence de mobile, le soutien indéfectible de ses proches comme de ceux de la défunte, et ses premières déclarations à la police: «Le décès a détruit mon bonheur, des déclarations que confirmeront tous les témoins, sans exception, par la suite.» Et de citer longuement un rapport de police décortiquant les messages enfiévrés que s’échangeaient les époux les mois précédant le drame. Les inspecteurs concluaient de la sorte: «Il est évident qu’ils étaient très épris l’un de l’autre.» Il s’adresse enfin aux juges: «Si vous deviez douter une seconde de l’innocence de mon client, alors puisez à la source et lisez ces messages. Le seul fait qu’il ait été accusé est insupportable.»

Très ému, dans un filet de voix, le prévenu remerciera enfin les juges. «Je crois que tout a été dit. Je vous prie de mettre fin à cette histoire afin que mes beaux-enfants ainsi que moi puissions faire le deuil de ma chère épouse.» Le verdict sera rendu vendredi.

 

 

Ton opinion