18.06.2020 à 08:13

ÉconomieDe Melius à JP Fanguin, les schémas pyramidaux en plein essor

De Melius à EMBI en passant probablement par Jean-Pierre Fanguin, les sociétés de «marketing multiniveau» ou MLM fleurissent depuis quelques mois en Suisse romande. Décryptage d’un business plus ou moins illégal.

par
Pauline Rumpf

«Je t’appelle pour te proposer une opportunité géniale. Tu connais le Forex ? Bon, on va boire un café demain, je t’expliquerai tout. Tu verras, tu te feras rapidement des milliers de francs. Notre société est toute nouvelle mais elle vaudra bientôt autant qu’Apple.»

Voilà à quoi ressemble une prise de contact dans une société de «marketing multiniveau» ou MLM, ce nouveau marché florissant en Suisse romande, mis en lumière par Melius, IM Mastery Academy, ou encore le buzz de Jean-Pierre Fanguin récemment. Opaque et contournant volontairement les institutions et canaux traditionnels, cette «nouvelle manière de faire du trading ou de vendre des voyages» se répand comme une traînée de poudre. Normal, puisque l’objectif d’un «associé» est de recruter de nouveaux membres pour faire baisser ses propres frais, davantage que de vendre ou de trader. Cœur de cible: les jeunes désœuvrés et sans le sou.

Un marketing efficace et des cibles vulnérables

«J’y suis arrivée par un ami, il m’a proposé d’aller boire un verre et en fait c’était une réunion d’information avec d’autres gens, raconte Sheila*, 25 ans. J’étais très sceptique, mais il m’a juré que ce n’était pas une arnaque, et qu’ils me rendraient mes 1000 fr. si ça ne marchait pas pour moi.» Sans travail et en pleine galère, Sheila s’est laissé convaincre. «En cinq mois, j’ai récupéré 100 fr. J’ai demandé un remboursement, maintenant on m’ignore. On me dit que c’est de ma faute parce que je suis trop négative, mais que les autres gagnent bien. Mais c’est de la manipulation.»

Manipulation, ou en tout cas marketing bien rodé. Les recruteurs, si possible charismatiques, doivent créer l’urgence en vantant une opportunité éphémère, et projeter une image de richesse et de succès pour donner envie. Ils ont des discours tout prêts à apprendre par cœur. «Et ils s’attaquent aux gens en détresse, car les autres ont le choix de dire non quand ils flairent l’arnaque», ajoute Sheila. Ces sociétés ressemblent fort à des pyramides de Ponzi, une escroquerie ancienne et bien connue. En bref, il faut payer pour être membre, puis recruter de nouveaux membres pour faire baisser ses frais et recevoir un salaire. Les frais d’inscription de ces derniers rembourseront les échelons supérieurs de la pyramide, et ainsi de suite jusqu’à épuisement des potentielles recrues.

«Maintenant qu’on en parle, ils sont dans la merde»

«À l’heure des youtubeurs devenus riches en quelques années grâce à internet, c’est une voie qui paraît séduisante, confirme Sandra Imsand, chargée du dossier à la Fédération romande des consommateurs (FRC). En cette période de méfiance de l’autorité, et d’autant plus depuis que le coronavirus a rendu toute perspective d’avenir plus floue, les jeunes se laissent tenter par une promesse d’argent facile. Mais c’est trop beau pour être vrai.» Les pyramides ne sont pas éternelles, et seuls les premiers arrivés peuvent en sortir gagnants. «Ces sociétés apparaissent très vite et disparaissent aussi vite», explique Sandra Imsand. «Melius, depuis que tout le monde en parle, ils sont dans la merde, décrit Sheila. Au début ils louaient des Airbnb pour faire leurs réunions, mais maintenant qu’ils n’ont plus d’argent ils font ça dans des bars ou même dans des appartements. Même pendant le confinement, et avec des mineurs. Tout ça pour nous laver le cerveau.»

Et le trading dans tout ça? «C’est surtout un prétexte», poursuit Sandra Imsand. N’importe qui peut acheter et vendre des devises ou des actions, et ces sociétés font croire que c’est facile en proposant des «signaux», soit des codes à copier, en arguant qu’ils proposent des techniques «que les banques ne révéleront jamais car elles veulent les garder pour elles». Question voyage, il s’agit d’obtenir des rabais sur des hôtels ou de gagner des séjours si on recrute assez de gens. «On m’a dit qu’il y avait une croisière à gagner, raconte Sheila. Puis ils n’en ont plus jamais reparlé.» C’est justement l’absence de réelle marchandise ou service dans les activités de la société qui en fait un système probablement illégal (lire encadré), car les gains annoncés ne peuvent être réalisés que grâce à l’argent des nouveaux enrôlés.

Faute d’un «intérêt collectif» évident et de réclamations suffisantes, le SECO ne s’est pas encore penché sur le sujet, rapporte «24 heures». «Seul le tribunal compétent peut trancher la question si les pratiques de Melius ou IM Mastery Academy tombent sous le coup de la loi», indique un porte-parole.

* prénom d’emprunt

«MLM», définition

La loi interdit les systèmes boule de neige ou schémas pyramidaux, comme le sont certains MLM, tandis que le «marketing de réseau» tel que le pratique la marque Tupperware est autorisé. La différence? Selon le Secrétariat d’État à l’économie (SECO), il faut chercher s’il y a une vraie marchandise ou prestation au cœur du business, ou si l’élément central est le recrutement. Les sociétés de MLM sont souvent dans une zone grise, mais quelques critères permettent de trancher en faveur d’un schéma pyramidal: une redistribution opaque et agressive de l’argent de la base vers le sommet, un investissement obligatoire pour adhérer, et l’impossibilité de récupérer ce montant initial en restituant le produit acheté. En outre, il est souvent nécessaire de faire partie du système pour profiter du produit, qui est donc rendu non commercialisable sans recrutement.

Jean-Pierre Fanguin nie avec difficulté

Dans les vidéos buzz du jeune Vaudois, qui promet de l’argent facile grâce au trading et aux voyages, difficile de ne pas penser aux MLM. Questionné à ce propos lors d’un entretien avec «20 minutes», Jean-Pierre Fanguin dit connaître, mais ne pas baigner là-dedans. «C’est un mensonge, répond Sheila. Il était chez Melius avant. Maintenant, soit il y est toujours, soit il essaie de lancer sa propre pyramide de Ponzi.» La jeune femme en est convaincue, et ses propos sont corroborés par plusieurs autres jeunes actifs dans le domaine. Des documents consultés par «24 heures» vont dans le même sens, puisque des liens envoyés aux intéressés depuis l’adresse mail et le compte Instagram du jeune homme redirigent vers la société dubaïote. Interrogé par le quotidien, le Vaudois se dit surpris, évoquant un possible hacking ou une action non sollicitée d’un de ses associés ayant accès à ses comptes.

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151 commentaires
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Mic

19.06.2020 à 16:26

Comme toujours, un chemin se sépare en deux voies, il suffit de prendre celui où ne se trouve pas ce bipède toxique.

Paul Zermatten

19.06.2020 à 12:17

Le type doit être au social Il essaie de nous faire croire qu’il vient d’une famille aisée... Les vrais riches sont discret et bien éduqués.. Ils savent parler

Sandy

18.06.2020 à 12:03

Pitoyable ce lynchsge contre un jeune.