Actualisé 28.04.2017 à 10:52

Dans les BalkansDe Sarajevo à Belgrade, une langue qui divise

«Pusenje ubija» («Fumer tue»)! En Bosnie, les fumeurs sont prévenus trois fois: en serbe, en croate et en bosnien, séparation linguistique que beaucoup jugent artificielle.

Le manifeste de Sarajevo dénonce le purisme linguistique et ses conséquences: comme la séparation dans les écoles de ces ex-Républiques yougoslaves des enfants en fonction de leur origine, sous prétexte qu'ils ne parleraient pas la même langue. (photo: AFP)

Le manifeste de Sarajevo dénonce le purisme linguistique et ses conséquences: comme la séparation dans les écoles de ces ex-Républiques yougoslaves des enfants en fonction de leur origine, sous prétexte qu'ils ne parleraient pas la même langue. (photo: AFP)

Des intellectuels croates, bosniens, serbes et monténégrins ont récemment lancé à Sarajevo un manifeste pour affirmer qu'ils parlent «une langue commune». Cette position leur vaut d'être parfois accusés d'être des traîtres à leurs nations respectives, nées de l'éclatement sanglant de l'ex-Yougoslavie dans les années 1990. Pour les quelque 8000 signataires de ce manifeste, de Sarajevo à Podgorica en passant par Belgrade et Zagreb, quinze millions de personnes utilisent le même idiome: une langue normée aux XIXe et XXe siècles, connue du temps de la Yougoslavie comme le serbo-croate (ou croato-serbe), et écrite tantôt en alphabet latin (croate et bosnien), tantôt en cyrillique (serbe et monténégrin).

Cette langue est désormais officiellement sans nom. Mais dans le monde de l'éducation, de la recherche et au sein des administrations, elle est parfois appelée «BCS» (bosnien-croato-serbe), comme au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie à La Haye, ou bien «BCMS» (M pour «monténégrin») ou encore «BHS». Quand ils vivent à l'étranger, les ressortissants des pays où on la parle disent le plus souvent «Notre langue» (ndlr: Nas jezik).

«Postures ridicules»

Le manifeste de Sarajevo dénonce le purisme linguistique et ses conséquences: comme la séparation dans les écoles de ces ex-Républiques yougoslaves des enfants en fonction de leur origine, sous prétexte qu'ils ne parleraient pas la même langue. En Bosnie, société marquée par les 100 000 morts de la guerre (1992-95), il existe une trentaine de ces établissements dans les secteurs où perdure une certaine mixité ethnique. Depuis l'éclatement de la Yougoslavie, les élites nationalistes n'ont de cesse de creuser le fossé linguistique.

Indépendants de la Serbie depuis 2006, les Monténégrins ont ajouté deux lettres dans leur alphabet. Les autorités bosniennes diffusent leurs communiqués en trois versions, souvent rigoureusement identiques, au risque du ridicule. En Serbie, dans la région majoritairement bosniaque musulmane du Sandzak (sud-ouest), le tribunal a dû embaucher en 2015 des traducteurs, des prévenus affirmant qu'ils ne comprenaient pas le serbe. En Croatie, depuis l'indépendance, l'aéroport n'est plus un «aerodrom» mais un «zracna luka» (port aérien), tandis qu'un porte-parole est un «glasnogovornik» et non plus un «portparol».

Autant de postures ridicules, estime la linguiste croate Snjezana Kordic qui évoque «une langue standard polycentrique, parlée par plusieurs peuples», avec «des différences permettant de reconnaître l'origine de celui qui parle». Parfois, l'affaire vire à l'ironie: ainsi en 2014, lors de manifestations en Bosnie, pays multi-ethnique, un slogan était apparu dans les cortèges: «Gladni smo na sva tri jezika!» («Nous avons faim en trois langues!»). (20 minutes/afp)

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