Image: Dépouilles de despotes: preuve ou dégoût?
Actualisé

ImageDépouilles de despotes: preuve ou dégoût?

Le choix de divulguer ou non des photos de cadavres n'est pas si anodin qu'il y paraît. Analyse.

par
Sandra Imsand
Le gouvernement américain a décidé de ne pas montrer le cadavre. Les questions subsistent...

Le gouvernement américain a décidé de ne pas montrer le cadavre. Les questions subsistent...

«On parle presque plus de l'absence des images du corps que de la mort de Ben Laden elle-même.» Ce constat, établi par Gianni Haver, professeur de sociologie de l'image et d'histoire des médias à l'Université de Lausanne, révèle l'ambiguïté de l'information sur la mort du fondateur d'Al-Qaida. «Aujourd'hui, la logique dans les médias veut que, sans image, il n'y a pas d'information», explique Haver. C'est pourquoi la diffusion de ces clichés servirait de preuve. Surtout que, dans l'histoire, les photos des dépouilles de despotes ont toujours été diffusées, pour faire taire les doutes. Mussolini pendu par les pieds en 1945; Ceausescu en 1989; Pol Pot en 1998. Plus récemment, la pendaison de Saddam Hussein, en 2006. «Il y avait eu toute une mise en scène autour de sa mort, se souvient le sociologue. On nous avait montré sa barbe, ses dents, son exécution et son corps.» C'est pourquoi le professeur s'étonne que, cette fois-ci, «on nous demande de croire sur parole».

Mais la diffusion de photos peut être un outil à double tranchant. Tel le cas de Che Guevara, en 1967, immortalisé dans une position quasi christique. Ce cliché a fait du combattant un martyr du capitalisme américain.

Les photos finiront par sortir. Mais quand?

Autre risque avec la publication des photos du cadavre: provoquer un sentiment de répulsion. «Ce dégoût est incompatible avec la joie et la fierté qu'ont éprouvées certaines personnes à l'annonce de la mort de Ben Laden, analyse David Sander, professeur de psychologie à l'Université de Genève. Il est beaucoup plus difficile d'être fier si on nous montre un cadavre. Un peu comme si on présente la photo d'une vache vivante à une personne qui a commandé un steak.»

Selon Charles-Henri Favrod, fondateur du Musée de l'Elysée à Lausanne, les clichés de la dépouille de Ben Laden seront «sans doute divulgués dans peu de temps». Quand? «On a l'impression qu'avec ces photos, le Gouvernement américain possède une arme secrète,­ un atout qui pourra servir dans le futur», pense Haver. Au moment des prochaines élections présidentielles, par exemple?

«Il aurait été étonnant qu'il n'y ait pas de fausses images»

Quelques heures après l'annonce de la mort de Ben Laden, une photo du cadavre était déjà visible sur internet. Un montage grossier vieux de deux ans. «Il aurait été très étonnant que la Toile ne fournisse pas de fausses images», estime Gianni Haver, qui rappelle qu'internet joue un rôle de diffusion de parodies et de rumeurs. «Un faux, même grossier,

permet de fantasmer sur la vraie image. Et cela fait mousser l'affaire.»

Le corps du Che en martyr

Bolivie, 1967 Che Guevara paisible, étendu sur une auge en béton dans une écurie. Une représentation hagiographique de la dépouille du révolutionnaire argentin qui reste figée dans les mémoires. C'est elle qui a transformé le Che en martyr et symbole intemporel.

Un cliché qui laisse le doute

Cambodge, 1998 Pour faire taire les rumeurs, les Khmers rouges diffusent une photo de la dépouille de Pol Pot. Il s'agit de la seule preuve du décès du «Frère numéro un», car le corps a été incinéré avant d'avoir pu être autopsié.

Une exécution suivie pas à pas

Irak, 2006 Chassé du pouvoir en 2003, Saddam Hussein est condamné à mort par pendaison. Les images de son exécution sont filmées clandestinement par téléphone portable

et diffusées sur Al-Jazira et sur internet.

«L’absence de la photo de Ben Laden donne l’impression qu’on

a gardé une carte dans la manche pour une utilisation stratégique»

Gianni Haver, professeur de sociologie de l’image à l'Université de Lausanne

Ton opinion