Des militants trans empêchent la tenue d’une conférence à l'Université de Genève
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GenèveDes militants empêchent la tenue d’une conférence jugée transphobe

Des activistes ont empêché la présentation d’un livre traitant de la médicalisation précoce des enfants trans, organisée par une société de psychanalystes et accueillie par l’Uni.

par
Jérôme Faas

C’est avec une banderole «la transphobie tue» et aux cris d’«assassins» qu’une quinzaine de militants trans et sympathisants ont interrompu vendredi soir une conférence organisée par le Centre de psychanalyse Suisse romande, à qui l’Université avait loué une salle d’Uni Bastions. Lors de leur irruption, quelque 150 personnes (un tiers sur place, le reste par zoom) assistaient à la présentation du livre «La fabrique de l’enfant transgenre – comment protéger les mineurs d’un scandale sanitaire?» par ses auteurs, Céline Masson et Caroline Eliacheff. Le propos de cette dernière, exprimé notamment à Sud radio le 24 mars, est, de manière très résumée, le suivant: il faut écouter la souffrance parfois très grave des jeunes, mais aucune intervention médicale irréversible ne doit être menée avant la majorité.

«Enjeu de santé publique»

Pour les militants, il s’agit d’un discours «ouvertement transphobe» qui n’a pas sa place à l’Université. «Nous jugeons qu’en l’accueillant, elle rend ce propos audible et tolérable.» Dans un communiqué, ils expliquent que dans le public se trouvaient des psychiatres «qui sont et seront en capacité effective de bloquer l’accès à la transition à des patient.es qui en ont un besoin vital. (…) Dans ce contexte, c’est pratiquement un enjeu de santé publique que de montrer une opposition à leur propagande.» 

Militants opposés au débat

Joint par téléphone et confronté au fait que le propos de la conférencière n’apparaît pas outrancier, un activiste juge que «dans les discours anti-trans, l’attaque vient toujours par les enfants. C’est un angle qui les place dans le camp du bien. Or, l’accès à une médicalisation améliore la qualité de vie. Empêcher une transition a un impact direct sur la santé mentale et peut mener au suicide.» Par conséquent, il explique que les militants sont opposés à tout débat («un instrument des dominants pour canaliser la colère des dominé.es», écrivent-ils), dès lors que «débattre d’un discours, c’est déjà le considérer audible».

«Violent et pas constructif»

Cette posture et l’intrusion qui a conduit les conférenciers et l’assistance à quitter les lieux et à déménager pour poursuivre la conférence a heurté une femme qui la suivait par zoom. «J’ai été choquée. Traiter les gens de transphobes, d’assassins, c’est violent, pas constructif. Je comprends qu’il puisse y avoir du militantisme, mais la manière de faire est contraire à la liberté d’expression.» Contextualisant le débat, elle explique que deux courants de pensée traversent le monde scientifique. «L’un préconise de suivre l’impulsion de l’enfant et de médicaliser très vite, l’autre défend le fait d’attendre. Ces deux positions sont légitimes. Traiter les tenants de l’une d’assassins est très violent. Se poser des questions à propos de la médicalisation précoce, ce n’est pas encore voter Trump ou Le Pen, et encore moins être transphobe.»

L’Uni ne cautionne pas

L’Université, via son porte-parole Marco Cattaneo, se déclare pour sa part «profondément attachée à la liberté d’expression. Elle est un lieu de débats, d’échanges, de confrontation des idées. Le refus du dialogue exprimé hier par ce groupe de militant.es est totalement contraire à la démarche académique, nous ne pouvons en aucun cas la cautionner.» L’alma mater précise par ailleurs être «engagée dans la lutte contre la transphobie à travers son service égalité & diversité, grâce aux travaux menés par le Centre Maurice Chalumeau ou encore par le biais d’associations étudiantes. Elle est attachée à faire progresser les savoirs sur la question complexe du genre et sur les enjeux personnels et sociétaux qui l’accompagnent».  

  

L’auteur: «On dit juste qu’il faut attendre»

Céline Masson, coauteur du livre controversé, se désole que les militants n’aient pas voulu débattre. «Nous leur avons proposé d’assister à la conférence, j’étais prête à discuter avec eux dehors, mais ils ne voulaient pas. Leur idée, dès le départ, était d’empêcher la conférence.» La professeure de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université de Picardie (F) le regrette. «Une femme trans était d’ailleurs là, elle a pris la parole, nous n’étions pas d’accord sur tout, mais c’était important d’échanger.» Elle juge l’épisode symptomatique de la violence du débat qui agite actuellement le milieu scientifique. «Lorsque l’on n’accompagne pas une demande de changement de sexe, on est tout de suite accusé par certains de nos collègues médecins et psychiatres de transphobie.» Ce dont elle se défend. «On n’empêche pas, on dit juste que des enfants de 13 ans ne savent pas forcément ce qu’ils se veulent et qu’il faut attendre avant de procéder à des mutilations sexuelles.» 

    

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