Actualisé 24.02.2016 à 18:35

ThéâtreDu baroque sans breloque

Une nouvelle production de «Monsieur de Pourceaugnac» de Molière est donnée à Genève. Retour sur un spectacle drôle et plein d'allant.

von
Emmanuel Coissy
photo: Kein Anbieter/Brigitte Enguerand

Peut-on jouer Molière comme dans les années 1950? La question se pose au sortir de la représentation de «Monsieur de Pourceaugnac», donnée mardi soir au Théâtre Forum Meyrin. Il s'agit d'une comédie-ballet: à sa création en 1669, la prose était associée à la musique de Lully. La production mise en scène par Clément Hervieu-Léger reproduit ce dispositif dont raffolait Louis XIV. Les musiciens présents sur la scène de Meyrin, Les arts florissants, sont des spécialistes du registre baroque, en particulier français.

Eclairage à la bougie ou à l'ampoule?

Depuis plusieurs décennies, ce type d'ensembles rend la musique des XVIIe et XVIIIe siècles en tenant compte du style et de la facture instrumentale propre à l'époque. Grâce à eux, on a redécouvert les partitions de Monteverdi à Mozart. Cet intérêt s'est timidement propagé du côté de la danse (avec Béatrice Massin) et au théâtre. Au début des années 2000 à Paris, Benjamin Lazar et Vincent Dumestre donnèrent à voir, à travers un éclairage à la bougie, et à entendre, avec la déclamation d'antan, «Le bourgeois gentilhomme», du même Molière. Cette «reproduction» est restée fameuse.

Comparée au «Bourgeois», l'intrigue de «Monsieur de Pourceaugnac» est mince comme le doigt: un vieux hobereau limougeaud monte à Paris pour épouser une jeune fille qui se refuse à lui. Ses projets sont contrecarrés par l'amant de la belle, qui usera de mille fourberies pour le faire fuir. L'histoire est cousue de fil blanc. D'ailleurs Molière et Lully ont dû travailler à la hâte et beaucoup improviser afin d'accoucher d'un divertissement pour le souverain. Ironie du sort les conventions théâtrales du XVIIe sont devenues politiquement incorrects au XXIe, car la pièce nous invite à rire de ce qui nous fait pleurer dans «Le procès» de Kafka.

Des héritiers talentueux

Comment Clément Hervieu-Léger a-t-il démêlé cet écheveau? Il a choisi de prendre la musique et le chant, version baroqueuse, et de les marier à une déclamation telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui à la Comédie-Française, dont il est pensionnaire. Ça fonctionne très bien! L'action est transplantée dans les années 1950, un temps où la morale et les bien-pensants tenaient encore les rênes du pouvoir dans les sociétés occidentales.

Le processus permet de rythmer l'action, parfois avec de grosses ficelles. Il permet aussi une proximité avec le public - jeunes et aînés riaient de bon cœur à la première - ainsi qu'un déballage de beaux costumes dans un décor animé. Acteurs, instrumentistes et chanteurs rendent l'ouvrage avec talent. Ils sont les détenteurs d'un héritage qui, entre leurs mains, paraît aérien. On est loin du Molière en sabots qu'on nous a parfois servi sur les planches romandes.

Les accueils du Théâtre Forum Meyrin méritent qu'on se déplace au fin fond du canton de Genève.

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