Actualisé 14.03.2016 à 19:12

LausanneElle tue son amant-dealer: prison ferme requise

Polytoxicomane et dépressive, une femme de 56 ans est jugée pour avoir mortellement poignardé en 2014 un requérant d'asile débouté.

de
Frédric Nejad Toulami
Âgée de 33 ans au moment des faits, la victime avait 22 ans de moins que sa maîtresse qui le logeait.

Âgée de 33 ans au moment des faits, la victime avait 22 ans de moins que sa maîtresse qui le logeait.

photo: Kein Anbieter/DR

Scène étonnante à la Cour criminelle, lundi. Arrivée menottes aux poignets, le teint blafard, en tailleur gris clair, *Marlène s'exprime avec une voix à peine perceptible, hésitante. Face à elle, la présidente du Tribunal et ses juges assesseurs, ainsi que la procureur Magali Bonvin. Pas de partie civile: le banc des proches de la victime est vide, faute d'avoir trouvé des interlocuteurs en lien familial direct avec Camara. Agé de 33 ans, il est mort d'un coup de couteau de cuisine dans la poitrine gauche, le 9 septembre 2014. Mais à l'aune de l'empathie et du ton employé par la présidente envers l'accusée, c'est à se demander si ce n'est pas elle la victime.

Parcours de vie catastrophique

Il est vrai que le parcours de vie de Marlène paraît glauque. «Catastrophique» même, selon son avocat Me Lafranchi. Elle quitte des parents qui la délaissent, à l'âge de 16 ans, tombe dans l'enfer de la drogue, puis touche à la prostitution pour financer ses doses. Elle se mariera deux fois et divorcera à chaque fois. Et elle vivra neuf grossesses, dont trois arrêtées avant terme. Cerise sur le gâteau, deux de ses enfants sont morts, dont un fils qui s'est suicidé devant elle en été 2011. D'après divers témoignages, Marlène ne se remettra jamais de cet épisode dramatique.

Mais qu'on se s'y trompe pas. La femme passive de 56 ans, presque absente, sur le banc des accusés lundi, ne ressemble en rien à la Marlène très agressive d'il y a deux ans, qui a tué d'un violent coup de couteau son amant, d'origine malienne et gambienne. Même son avocat l'admet. En détention préventive, elle a substitué la méthadone à certaines drogues, suit un traitement médical et une thérapie. Elle va mieux, malgré une tentative de suicide en novembre dernier. Elle a même retissé des liens affectifs avec ses enfants. Me Lafranchi a insisté sur ces points dans sa plaidoirie, lundi après-midi.

Quant au Ministère public, il mène son réquisitoire malgré le «syndrome de la chaise vide», en l'absence de partie civile à ce procès, et d'avocat qui puisse dresser un portrait de la victime et de son parcours de vie. «Mais il s'agit bien d'une affaire de meurtre, rappelle la procureur Magali Bonvin. Aujourd'hui, Marlène provoque de l'empathie, mais il faut remettre les faits dans leur contexte de l'époque et de sa gravité. Et ne pas relativiser la mort de Camara, en disant juste qu'il s'est mis en danger de mort dans ses choix de vie: ce serait réducteur.» Et la procureur de rappeler que la victime, certes requérant d'asile débouté et petit dealer de coke ainsi que consommateur, était décrit comme un individu gentil par diverses personnes, dont une des filles de Marlène à qui il faisait à manger, car sa mère, polytoxicomane et dépressive à l'AI, semblait avoir démissionné de certains devoirs parentaux.

«Relation bancale et tragédie annoncée»

Camara est venu habiter chez Marlène en 2014, alors qu'il était censé loger à l'EVAM, et il la fournissait gratuitement en cocaïne. Il ne semblait pas violent face aux crises de détresse de Marlène, très jalouse car son amant sortait de plus en plus souvent et tard la nuit. «Leur couple ressemblait à l'association d'un borgne et d'un aveugle, née de besoins réciproques mais différents, décrit Magali Bonvin. Leur relation était bancale, une tragédie annoncée. Camara représentait sa seule bouée de sauvetage.» Elle passait ses soirées à l'attendre en consommant des médicaments (benzodiazépines) et de la cocaïne pour combler sa solitude.

Mais la nuit du 9 septembre 2014, à l'avenue de Cour à Lausanne, lorsque Camara rentre enfin, elle lui fait une telle scène qu'il lui annonce qu'il va ressortir. C'en est trop pour elle: en pleine dispute et menaces, elle va se munir d'un couteau de cuisine muni d'une lame de plus de 12 cm qu'elle dissimule avec son bras contre son corps, puis retourne vers lui et lui assène un coup sec sous la clavicule gauche. Camara la regarde incrédule, avant de lui dire «Tu m'as tué». Alors qu'il quitte en sang l'appartement pour aller chercher de l'aide un étage en dessous, elle va nettoyer l'arme blanche sous l'eau à la salle de bain, puis se met à la recherche de son amant poignardé. Elle le trouve inconscient sur le palier de la concierge, qui a alerté la police. En vain: Camara décède sur place malgré les secours. «Je ne voulais pas le tuer, je visais son épaule et je ne me suis pas rendu compte tout de suite que c'était grave», explique l'accusée.

«Culpabilité importante»

Dans son réquisitoire, le Ministère public requiert cinq ans de privation de liberté pour meurtre, avec dol éventuel (l'accusée était bien consciente du risque de tuer et l'avait accepté au moment d'agir). La culpabilité de Marlène serait «importante». Quant à Me Lafranchi, il demande à ce que la Cour privilégie l'homicide par négligence et une peine de 3 ans de prison. Si les juges devaient accepter le meurtre avec dol éventuel, l'avocat souhaite que la peine ne soit que de 4 ans. Le verdict sera rendu mercredi prochain.

*prénom d'emprunt

Petit coup de théâtre

A la fin de l'audience, lundi après-midi, la présidente du Tribunal criminel de Lausanne a donné la parole à l'accusée, après le réquisitoire et la plaidoirie. Marlène, d'une voix fragile, a alors déclaré qu'elle était "désolée" de la mort de Camara. Avant d'ajouter: "Je suis aussi désolée pour sa femme et son enfant." Un orphelin quelque part en Afrique ne sait pas que son père biologique est mort? Une partie civile qui pourrait peut-être réclamer des dommages et intérêts n'a pas été retrouvée, faute d'informations suffisantes et de recherches menées? Approchés à ce sujet, et l'avocat de Marlène et la procureur nous ont déclaré leur stupeur: "Nous n'étions pas du tout au courant." Un des problèmes rencontrés repose aussi sur la vraie origine de la victime: Camara avait donné deux noms de familles et deux nationalités différentes (malienne et gambienne) aux autorités suisses.

Risque de récidive faible

Venu témoigner au tribunal, à la demande de la défense, le Docteur Philippe Delacrausaz a souligné lundi les troubles de la personnalité de Marlène, en raison de carences affectives dans son enfance. Cela a provoqué un développement incomplet de la personnalité dans le cadre émotionnel en particulier, selon ce spécialiste au centre d'expertise psychiatrique du CHUV, à la clinique de Cery: "elle a une avidité d'affection mais il lui est difficile de s'installer dans une relation sereine, décrit Philippe, Delacrausaz. Nous avons évalué le risque de récidive pour un nouvel acte meurtrier, et il nous paraît faible." Le docteur souligne que malgré la prise de substances et son état le soir du drame, la capacité cognitive de Marlène n'était pas entravée pour réaliser le caractère illicite de son acte.

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