Secrets de parfumeur - Entre érotisme et spiritualité: le tabac envoûte la parfumerie
Publicité pour Tobacco Vanille de Tom Ford, lancé en 2007.

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Tom Ford
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Secrets de parfumeurEntre érotisme et spiritualité: le tabac envoûte la parfumerie

L’odeur de la feuille de tabac inspire des fragrances de haut vol. C’est même la matière fétiche de Marc-Antoine Corticchiato, nez de la maison Parfum d’Empire.

par
Emmanuel Coissy

Quand François Demachy présente Tobacolor qu’il a composé pour Christian Dior, il évoque les «nuances d’un tabac frais, teinté de couleurs joyeuses». La nouvelle eau de parfum arrive sur le marché 100 ans après la création de Habanita (1921) de Molinard, premier chef-d’œuvre utilisant l’odeur de la feuille de tabac en tant que colonne vertébrale de sa formule. «Deux ans auparavant, en 1919, Caron avait sorti Tabac Blond, qui n’avait de tabac que le nom. En fait, c’est une note cuir», raconte Marc-Antoine Corticchiato, nez et fondateur de la maison parisienne Parfum d’Empire. «À cette époque, c’est les Années folles: les femmes portent le pantalon et osent fumer en public», détaille le parfumeur dont le tabac est la «matière fétiche». On la retrouve dans plusieurs de ses fragrances, notamment Tabac Tabou (2015).

Tabac Tabou, Parfum d’Empire.

Tabac Tabou, Parfum d’Empire.

L’intérêt de Marc-Antoine Corticchiato est tel qu’il a donné deux conférences sur le sujet à l’Osmothèque, à Versailles, «De Tabac Blond à Tabac Tabou, la note tabac en parfumerie», en mai dernier, et «Le tabac, une note taboue en parfumerie?», en 2016. «Très peu de maisons osent la note tabac en tant qu’élément central. Elle est jugée politiquement incorrecte et reste taboue parce que cette industrie conservatrice s’adresse majoritairement à un public qui manque de curiosité.»

Fragrance non genrée

Tobacolor, Christian Dior.

Tobacolor, Christian Dior.

Après son éclosion dans la première moitié du XXe siècle, la mode change. «Il faudra attendre le début des années 2000, coïncidant avec l’émergence de la parfumerie de niche, pour retrouver la note tabac», selon Marc-Antoine Corticchiato qui cite Fumerie Turque (2003) de Serge Lutens, Havana Vanille (2009) de L’Artisan Parfumeur, Tobacco Vanilla (2007) de Tom Ford, Volutes (2012) de Diptyques et Cuir Cuba Intense (2014) de Nicolaï. Contrairement aux produits du siècle dernier, ceux-ci s’adressent indistinctement aux femmes et aux hommes.

Fumerie Turque, Serge Lutens.

Fumerie Turque, Serge Lutens.

«La feuille de tabac est à la fois spirituelle et érotique, assure le parfumeur français. Érotique parce que son odeur cuirée et florale est très sensuelle. Spirituelle parce qu’elle nous renvoie à l’origine même de la parfumerie qui consistait à diffuser des fumées odorantes pour les offrir aux dieux.»

Vanille Havane, Les Indémodables.

Vanille Havane, Les Indémodables.

Chassez le naturel

Même si elle est industrielle, la parfumerie reste encore une forme d’illusionnisme: une odeur de tabac n’est pas simplement créée à partir de la plante. «La législation internationale limite fortement l’utilisation de l’absolue de tabac. Les parfumeurs ont donc recours à des molécules de synthèse, la coumarine et la damascénone. Elles sont, par exemple, associées à une absolue de liatrix, plante riche en coumarine, qui sent le tabac à pipe et la feuille séchée. Ou à un extrait de vanille, dont le prix oscille entre 3500 et 20’000 euros le kilo.»

Senteurs hors des sentiers battus

La note tabac est présente dans plusieurs parfums de Marc-Antoine Corticchiato. Chez Parfum d’Empire, outre Tabac Tabou (2015), il faut sentir Fougère Bengale (2007). Il a aussi créé Chicago High (2020), un tabac cuir pour Vilhelm Parfumerie et Speakeasy (2012), un tabac gourmand fruité pour Frapin & Cie. En plus des références mentionnées dans cet article, on peut s’aventurer du côté de Vanille Havane (2020) chez Les Indémodables et aussi du côté de Naja (2017), de Vero Profumo, ultime composition de la regrettée parfumeuse zurichoise Vero Kern.

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