Grossophobie en Suisse romande: «Evite le dessert. Tu vas encore prendre du poids»

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Grossophobie en Suisse romande«Évite le dessert. Tu vas encore prendre du poids»

Des personnes en surpoids témoignent des remarques stigmatisantes subies dans des milieux supposés être empathiques comme le médical ou le cercle familial.

par
Abdoulaye Penda Ndiaye
Les témoignages se multiplient depuis un article de «20 minutes» sur la grossophobie.

Les témoignages se multiplient depuis un article de «20 minutes» sur la grossophobie.

Pixabay

«Obèse comme vous êtes, vous ne méritez pas de vivre.» L’article sur Enzo*, un jeune Vaudois de 225 kg agressé verbalement dans un train entre Lausanne et Nyon, continue de susciter des réactions d’indignation. «L’Alliance Obésité Suisse condamne les faits relevés par «20 minutes» et apporte son soutien à Enzo», a déclaré la Dre Dominique Durrer, du comité de cette structure qui regroupe plusieurs associations de soutien aux personnes vivant avec l’obésité. «La sensibilisation doit être poursuivie dans toute la Suisse», a préconisé celle qui dirige également Eurobesitas, une association qui vient en aide aux personnes souffrant d’obésité.

Ces médecins qui blessent

En attendant, la parole se libère. Plusieurs personnes en surpoids racontent les remarques stigmatisantes dont elles ont été victimes, notamment dans le milieu médical. «Étant en surpoids depuis longtemps, j’ai été soutenue pendant plusieurs années par ma doctoresse. Pourtant, en voyant l’effet yoyo se produire à plusieurs reprises, elle m’a fait une remarque très blessante: «Maintenant, il faut faire preuve d’un peu de volonté pour perdre du poids. Ce n’est pas si compliqué, vous avez toutes les clés en main. Il faut faire un petit effort», témoigne Zoé.

«Le revirement de la doctoresse et ses mots m’ont énormément blessée. Comme si je faisais exprès d’être en surpoids. Les personnes ne souffrant pas de surpoids ne se rendent pas compte comme certaines phrases, remarques ou même regards peuvent être destructeurs», a-t-elle ajouté.

«Je n’arrivais pas à me relever. J’ai sonné. Quand l’infirmière est venue, je lui ai demandé un coup de main. Elle m’a répondu qu’elle risquait de se casser le dos.»

Katja, une patiente en surpoids

Katja, 52 ans, a elle aussi très mal vécu plusieurs réflexions venant du personnel de santé: «J’ai été hospitalisée pour une intervention chirurgicale et dans la nuit, je suis tombée du lit. Je n’arrivais pas à me relever. J’ai sonné. Quand l’infirmière est venue, je lui ai demandé un coup de main. Elle m’a répondu qu’elle risquait de se casser le dos.»

Katja se rappelle également avec amertume d’un autre passage dans un cabinet médical. «Constatant mon surpoids, un médecin m’a dit: «Ce n’est pas possible. Il faut bouger.» Mais moi je fais une heure de marche par jour ainsi que trois heures d’activité physique par semaine», explique la quinquagénaire yverdonnoise, qui dirige Perceptio Cibus, une association qui vient en aide aux personnes en surpoids.

Traumatisée par sa gynécologue

Elsa, une habitante de Vevey, se dit encore «traumatisée par une situation stigmatisante vécue chez une gynécologue», il y a de cela quelques années. «Je posais des questions en lien avec la pilule contraceptive. Et elle m’a répondu que si je ne perdais pas de poids, c’était impossible de tomber enceinte. J’étais tétanisée et mes larmes coulaient. J’ai changé de gynéco, et ce fut une très bonne décision», a-t-elle souligné.

«Comment un homme aussi beau peut-il s’intéresser à une femme aussi corpulente?»

Une remarque faite à une femme en surpoids

Confiance et détermination malgré le surpoids

Certaines remarques blessantes proviennent également du cercle familial. Linda*, une diététicienne genevoise ayant grandi avec une mère qui a l’habitude de dire «Je n’aime pas les gros», en a fait l’amère expérience en 2017. «Je venais de faire les 10 km de Lausanne. Très fière de ma participation, j’ai posté sur Facebook une photo de moi, la médaille autour du cou. Ma maman m’a envoyé un message pour dire que je n’étais pas à mon avantage sur la photo, avant de me demander si je faisais toujours de la gym», témoigne Linda, également psychologue-psychothérapeute spécialisée dans le traitement des troubles alimentaires et des problèmes de poids. Mais la stigmatisation est loin de la décourager. «Cela renforce mon engagement pour défendre les droits des personnes en surpoids et en obésité et pour les aider à vivre avec et à faire face.»

Martine, une secrétaire de 26 ans, a connu elle aussi son lot d’expériences stigmatisantes. Elle se souvient surtout d’un repas d’anniversaire de sa grand-mère. «Toute la famille au sens large était là: les cousins, les tantes et les oncles. Le repas principal était un délicieux ragoût de bœuf avec beaucoup de légumes. C’était tellement bon que presque tout le monde s’est resservi. Au moment où j’ai voulu faire de même, ma maman m’a dit: «Je pense que tu as bien assez mangé comme ça. Et évite le dessert. Tu vas encore prendre du poids.»

Céline, une femme en surpoids, vit dans la hantise que son amoureux la quitte pour une femme plus mince. «Lors d’une fête, une femme a demandé à une de mes copines comment c’était possible qu’un mec beau comme le mien puisse s’intéresser à une fille aussi corpulente. Depuis, j’ai la sensation que mon couple est mal assorti.»

* Prénom d’emprunt


Sujet bientôt débattu à Berne

L’obésité touche une personne sur dix en Suisse. Ce phénomène croissant avait déjà incité l’ancien conseiller national Josef Zisyadis à interpeller le Conseil fédéral en 2011 sur la… grossophobie. «Qu’entend faire le Conseil fédéral pour empêcher qu’une catégorie de la population soit discriminée, notamment à l’embauche, en raison de son poids», avait-il demandé. Le Conseil fédéral avait répondu que «les réglementations existantes offrent une protection suffisante également pour les personnes en surpoids».

En 2020, dans un contexte de pandémie, la conseillère nationale Léonore Porchet a interpellé le Conseil fédéral sur les mesures envisagées pour renforcer la prévention de l’obésité. Deux ans plus tard, elle compte relancer le gouvernement. «Le Conseil fédéral a annoncé une analyse de la littérature sur le thème de l’obésité en tant que maladie pour décembre 2020. Elle devait servir à sensibiliser les professionnels de la santé et à contrecarrer la stigmatisation dont sont victimes les personnes concernées», explique l’élue verte qui demande à présent à ce que le Parlement soit informé sur les mesures fédérales, cantonales et locales prises afin de lutter contre la grossophobie.

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