Actualisé 04.07.2013 à 06:39

Etats-Unis

Exode des noirs: la capitale change de visage

Le cap symbolique a été franchi peu après l'arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche: les noirs sont passés sous la barre des 50% à Washington.

Sous la pression des prix de l'immobilier, la capitale fédérale des Etats-Unis change de visage, draine de nouveaux publics. Au risque, selon certains, d'y perdre un peu de son âme. «Pour la première fois de ma vie, cette ville n'est plus majoritairement noire», soupire le romancier et résident local George Pelecanos, 56 ans, co-auteur de la série télévisée The Wire (Sur écoute).

«La ville a perdu de sa saveur du Sud», dit celui qui a exploré les tréfonds de Baltimore et de Washington, et qui a finalement retrouvé cette «âme» à la Nouvelle-Orléans (Louisiane, sud) en travaillant sur la série Tremé, qui dépeint la scène jazz locale. A ses yeux, la métamorphose de Chocolate City, son surnom affectueux, est d'abord le fruit de l'implantation progressive du métro, qui a désenclavé certains lieux malfamés.

«En 1970, 71% des Washingtoniens étaient noirs. Mais de 2000 à 2010, les Blancs non hispaniques sont passés de 50'000 à 209'000, alors que la population noire a décliné (...) pour passer sous les 50% en 2010», explique Maurice Jackson, historien à Georgetown University. La raison est simple: «Ils ne peuvent pas s'offrir des logements aux prix actuels». Selon un rapport de quatre économistes publié il y a quelques semaines, cette ville imprégnée de jazz, berceau de Duke Ellington, a vu l'immobilier poursuivre son envol, à contre-courant du pays, dans les quartiers populaires de l'est.

«Dans ces quartiers, la valeur des maisons a triplé entre 2001 et 2010», constate Daniel Muhammad, l'un des auteurs du rapport, économiste à la Ville. Là où des nouveaux logements ont été construits, «la valeur foncière a même augmenté de 800 à 900%». C'est ainsi que dans le quartier historique de U Street, un temps surnommé le «Black Broadway», la maison où a grandi le «Duke» vaut aujourd'hui «plus d'un million de dollars», montre sur place Hari Jones, directeur adjoint de l'African American Civil War Museum.

U Street est la partie émergée de l'iceberg, un ensemble de 18 quartiers qui, entre 2001 et 2010, ont vu une croissance plus rapide des prix de l'immobilier et des revenus de leurs habitants que l'ensemble de la ville, selon le rapport. L'astre venu éclipser la population noire est une cohorte de «25-35 ans, la catégorie qui croît le plus vite», constate Daniel Muhammad. «90% (des nouveaux résidents) sont des célibataires, avec un revenu moyen de 90'000 dollars par an».

La croissance des emplois dans la capitale américaine a drainé des foules de jeunes diplômés, «des consultants, des avocats, des universitaires», dit-il. Et ceux-ci, au lieu de rapatrier leur argent dans les banlieues cossues des environs, le dépensent désormais sur place. Les nuits sont ainsi devenues plus animées dans cette ville entrée en 2013 dans le «top 12» du classement Artplace des lieux artistiques les plus bouillonnants, aux côtés de Brooklyn ou Hollywood. Les bars, les épiceries bio, les clubs prolifèrent, comme les pistes cyclables.

Dans la 14e rue, attenante à U Street, ancien haut-lieu de la prostitution, compter le nombre de chantiers qui jonchent les trottoirs donne le vertige. «Si vous montez sur le toit, vous verrez 11 ou 12 grues tout autour», raconte Dante Ferrando, propriétaire du Black Cat. Ce club de rock pionnier, qui fêtera ses 20 ans en septembre, a ouvert quand «il n'y avait encore rien autour». «Les immeubles à D.C, c'est vraiment nouveau. Les rues sont plutôt faites de petites maisons alignées».

Il se rappelle combien il était difficile avant de convaincre les gens de se rendre dans son quartier, réputé «violent». Un jour, raconte-t-il, l'un des investisseurs venu avec la voiture de sa mère se l'est fait voler juste devant. Le partenaire en question, un certain Dave Grohl, a depuis quitté la région. Mais l'ex-batteur de Nirvana garde «5% de parts symboliques», raconte Dante, pour qui la question de rester ou partir devient pourtant lancinante.

«La taxe foncière est énorme et s'il faut faire des cocktails à 14 dollars, je préfère partir», dit-il. Pour Hari Jones, U Street revient en réalité à son âge d'or: «Ce n'était pas un ghetto. Avant les émeutes de 1968 qui ont tout détruit, c'était le quartier noir le plus chic du pays». Aujourd'hui, la plupart des nouveaux visages qu'il voit sont blancs. Mais «l'embourgeoisement, c'est le déplacement des pauvres, pas simplement des noirs», fait-il remarquer. «Il y a aussi des Noirs qui font monter le prix des logements du quartier», dit-il en pointant le Ellington, un de ces nouveaux immeubles luxueux appartenant à un riche homme d'affaires noir. (afp)

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