Voile: François Gabart: «Je rêve de voler autour du monde»

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VoileFrançois Gabart: «Je rêve de voler autour du monde»

Le marin français, vainqueur du dernier Vendée Globe (2013) et de la récente Transat Jacques Vabre, était à Genève cette semaine. Il s'est confié à «20 minutes».

par
Oliver Dufour
Genève

François Gabart a profité de son passage au Yacht Racing Forum (les 7 et 8 décembre derniers), réunissant annuellement le gratin de la voile et tenu pour la première fois à Genève, pour parler de son jouet monstre, le trimaran géant Macif, et de ses projets.

Quelle est la raison de votre présence à ce forum?

Je suis venu suivre ce qui se passe actuellement dans le monde de la voile. En France, il y a plein de choses intéressantes qui se développent, mais nous sommes peut-être un peu enfermés dans notre monde. C'est bon de partager nos idées, d'expliquer un peu ce que nous faisons, et de s'inspirer de celles venues d'ailleurs. Nous avons la chance de pouvoir compter sur la présence de grands noms ici, à Genève. Et c'est un peu le seul moment dans l'année où tout le monde se réunit au même endroit. C'est l'occasion rêvée.

Vous venez de gagner la Transat Jacques Vabre en duo (entre Le Havre et Itajai, au sud du Brésil), dans la classe des multicoques géants Ultim. Vos impressions?

Ca faisait deux ans qu'on construisait le trimaran Macif (30m de long, 21m de large, 14,5 tonnes). J'adore ce bateau. On l'a mis à l'eau en août dernier. C'est formidable de gagner d'entrée, avec Pascal Bidégorry. Il n'y avait pas beaucoup de concurrents dans la catégorie, mais des adversaires de qualité. Il y avait notamment Sodebo (ndlr : de Thomas Coville et Jean-Luc Nélias). Et surtout, nous n'avons pas connu d'incident technique majeur, alors qu'on n'a eu que quelques semaines de test avant le départ. Les premières navigations, pour ces prototypes, sont toujours délicates. C'est rassurant. D'autant plus qu'on a fait un aller-retour, soit environ 25'000km, pour le ramener en France après la course.

Quels sont vos prochains objectifs avec ce trimaran?

Le bateau a été mis à terre à notre retour du Brésil, il y a une dizaine de jours, et il sera en chantier durant environ trois mois, avant d'être remis à l'eau à fin février, début mars. L'objectif sera de faire la Transat anglaise, «The Transat», qui partira de Plymouth le 2 mai pour rallier New York en solitaire par l'Atlantique nord. Ca sera ma première course en solitaire sur ce bateau. Suivront deux tentatives de record en solitaire: celui de l'Atlantique, entre New York et le Cap Lizard (GB), détenu par Francis Joyon sur le trimaran IDEC (ndlr: en 5 jours, 2h et 56 minutes), puis celui de la Méditerranée, entre Marseille et Carthage (Tun), réussi par Armel Le Cléac'h sur Banque Populaire VII (ndlr: 18h 58' 13''), vers septembre ou octobre prochain.

Seul à bord de ce monstre, ça ne vous effraie pas?

Ca va être compliqué, je le sais. Mais c'est ce qui m'intéresse, aussi. En tant que sportif on recherche des challenges difficiles. Sur le convoyage retour depuis Itajai, on était cinq à bord, mais j'ai fait beaucoup de manœuvres seul. Ce qui m'a permis d'appréhender un peu la machine, pour réaliser si c'était possible ou pas. J'ai pu me rendre compte que c'est très difficile, très long, mais c'est faisable. Mais je ne suis pas le premier à naviguer sur ce type de bateau tout seul. Et pas le dernier non plus, j'espère (sourire). En tout cas on est en train de tout faire pour.

Vous avez justement ce projet de course autour du monde en multicoques Ultim...

Oui, c'est d'ailleurs aussi la raison de ma venue. C'est une course sur laquelle on travaille depuis deux ans avec le Collectif Ultim, qui réunit des armateurs et sponsors qui partagent ce rêve. Il s'agira d'une compétition autour du monde qui se courra en solitaire et sans escale, mais sur des multicoques. Ca n'est jamais arrivé avant. On est proches du but. Je sais que ça va arriver dans quatre ans. On partira en novembre 2019. On a déjà une ville de départ, qui sera Brest, un budget, des bateaux… Au moins quatre multicoques sont prêts à s'embarquer dans l'aventure. Ca sera superbe et ça me fait rêver.

Au-delà de ça, comment voyez-vous l'avenir de votre sport?

Ce n'est pas nouveau, mais on vole depuis quelques années sur des bateaux. En tout cas près des côtes, comme durant la dernière Coupe de l'America. Ce n'est pas encore vraiment le cas au large, mais ça viendra. C'est l'avenir que je vois. On volera sur tous les supports. Mon rêve serait d'y arriver au large, en solitaire, dans les années qui viennent. Pour voir plus loin, on l'étendra aussi aux croisières et à tous les bateaux. Dans 5, 10, 15 ou 30 ans? Je n'en sais rien, mais un jour ou l'autre tous les bateaux voleront et iront très vite. Les sensations procurées par le vol sont tout de même exceptionnelles, hyper agréables. Il faudrait rendre ça le plus accessible possible.

Vous l'avez testé sur votre trimaran?

Pour la Jacques Vabre on n'a eu le temps d'installer qu'un seul foil, mais j'ai eu l'occasion d'y arriver un peu. Il n'y a pas besoin d'aller si vite que ça pour sortir sur les foils. Dès 10 ou 15 nœuds (20-30km/h) c'est possible. D'ailleurs nous voulons avoir l'esprit ouvert dans la classe Ultim. Nous ne sommes pas encore prêts à voler autour du monde, mais j'aimerais bien y arriver. S'il n'y a pas d'innovation sur les bateaux, on s'ennuie. Quand j'ai fait le Vendée Globe, c'était ma première grande course et je ne savais pas trop ce qui allait arriver. On a besoin de ces sensations d'aventure.

Pour atteindre votre palmarès, il faut généralement un certain nombre d'années. Vous en avez 30. Ou vous voyez-vous dans 10 ou 20 ans?

J'ai déjà une vision sur cinq ans, ce qui est déjà pas mal! Si vous posez la question à un trentenaire d'imaginer où il en sera dans cinq ans, ce n'est pas forcément évident. Moi je sais qu'en novembre 2019 je serai au départ d'un tour du monde sur un bateau. Professionnellement, j'ai déjà quelque chose d'assez bien tracé. C'est rare pour un marin et j'en suis ravi. Ca aide à s'entraîner et à se projeter. Après ça, je n'en sais rien, c'est difficile à voir. Mais j'ai eu la chance – même si je me suis battu et entraîné pour ça – de faire un métier qui me passionne. J'ai réalisé mes rêves et je continue à le faire. Je serai intransigeant, et je ferai tout pour y arriver, sur le fait de continuer à essayer de vivre de ma passion et de réaliser mes rêves. Au-delà des résultats sportifs, c'est la plus belle chose qui me soit arrivée. Mais c'est loin d'être simple et ça demande des compromis. Peut-être que le métier que je ferai dans quelques années n'aura rien à voir avec la voile. Mais c'est pas grave, tant que j'y mettrai la même énergie et le même cœur que je l'ai fait ces dernières années. Je serai heureux et c'est tout ce qu'on recherche.

L'été dernier, vous avez participé au Bol d'or sur le Léman. Comment l'avez-vous vécu?

J'ai passé un super bon moment avec l'équipage de Nicolas Grange (ndlr: sur le D35 Okalys). J'ai vécu une très belle course. C'était mon premier Bol, donc je découvrais un peu, même si je le suis de loin depuis que je suis petit. En plus les D35 sont de beaux bateaux, assez fabuleux. La course n'était pas simple: du vent, plus de vent… Mais c'est ce qui fait la richesse du Bol d'or. En tant que régatier j'aime ce genre d'événement.

Peut-on imaginer vous y revoir à l'avenir?

Bien sûr! J'espère y revenir, même si ça sera un peu compliqué en juin 2016. Mais je ne dis pas encore non, parce que mon bateau sera en standby pour le record de l'Atlantique nord depuis début juin et je serai un peu bloqué durant cette période. Je serai peut-être sur mon trimaran. D'un côté je l'espère, ça voudra dire qu'on aura trouvé une bonne fenêtre météo assez tôt. Mais pendant le standby, moi je serai en veille météo en Europe, alors que le bateau sera déjà à New York. Je serai un peu opportuniste. S'il y a une fenêtre météo à saisir, j'irai aux Etats-Unis, mais dans le cas contraire, si j'arrive à trouver une place dans l'agenda, je pourrais peut-être revenir à Genève. Même sans naviguer, j'aurais toujours à cœur de venir. Quitte à sauter sur un bateau à la dernière minute. Dans les prochaines années j'aimerais en tout cas être là.

Twitter, @Oliver_Dufour

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