Actualisé 28.03.2020 à 06:27

Macron et la crise du coronavirus

«Grand tournant» ou grande désillusion?

Emmanuel Macron pourra-t-il mener les changements politiques majeurs qu'il a annoncés dès les premiers jours de la crise du coronavirus ? Entre tournant historique et illusion porteuse de déception, les experts sont partagés.

AFP/Benoit Tessier

Dès le début de l'envolée de l'épidémie en France, le chef de l'Etat a pris des accents gaulliens pour évoquer des «décisions de rupture» une fois la crise passée: plan santé massif, relocalisations voire nationalisations, relance budgétaire et revalorisations de salaires.

Mercredi encore, campé en chef de guerre devant un hôpital de campagne à Mulhouse, il s'est engagé à revenir vers les Français «dans les prochains jours» pour leur «dire les décisions prises pour les semaines à venir» mais aussi «les décisions plus profondes» qu'il entend «prendre pour la nation». Des promesses inattendues, assorties d'une dramatisation guerrière unique en Europe, dont la crédibilité divise les analystes, tant elles contrediraient la volonté affichée en début du quinquennat de maîtriser la dépense publique.

Dès le 12 mars, jour où le chef de l'Etat s'était limité à annoncer la fermeture des écoles tout en maintenant le premier tour des municipales, son discours a bifurqué vers un inattendu tournant anti-libéral et anti-mondialisation. «Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour», avait-il dit. «Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché», avait ajouté ce partisan convaincu du libre-échange.

«Il n'y aura pas de retour en arrière, la boîte de Pandore est ouverte», s'enthousiasme Jean Garrigues, historien et politologue, qui croit possible «un retour de l'État investisseur, stimulateur, organisateur, protecteur, avec une relance productive et des nationalisations. Comme De Gaulle après la Seconde Guerre Mondiale».

«Il faudra payer»

«Il faudrait modérer ce vocabulaire grandiloquent où on rejoue la Seconde Guerre Mondiale !», s'agace au contraire Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof, très sceptique sur de grands changements politiques. «On peut retomber dans les travers habituels du plus rien ne sera comme avant et réenclencher la machine à désillusionner. Les contraintes économiques et budgétaires de la France sont gigantesques. La dette va crever le plafond. Il faudra payer toutes ces mesures«, avertit-il.

Mais Jean Garrigues soutient que l'opinion soutiendra ce changement. «L'opinion publique et européenne pourrait être convaincue que cette politique keynésienne sera une solution, comme après la crise de 1929», explique-t-il. «Ce serait une rupture majeure» pour Emmanuel Macron, reconnaît l'historien, «mais en cohérence avec l'épreuve des faits» et d'autant plus justifiée qu'elle répondrait aux crises précédentes du quinquennat -- grèves contre la réforme des retraites et mouvement des «gilets jaunes» qui réclamaient davantage de services publics.

«Il ne sera pas simple pour Emmanuel Macron d'expliquer pourquoi il n'a pas pris de telles décisions sur l'hôpital avant, après un an de dialogue de sourds entre Agnès Buzyn et le personnel hospitalier», réfute Bruno Cautrès. Plus globalement, «il y aura une certaine difficulté pour Emmanuel Macron à reconvertir son image, à expliquer qu'il a muté, car il a abordé cette crise avec un clivage profond sur sa personne et une impopularité persistante», souligne le chercheur du Cevipof qui relativise fortement l'actuel rebond du chef de l'Etat dans les sondages.

Quant à ses annonces promises, Bruno Cautrès les juge importantes mais introduites de manière prématurée et trop verticale. «Un financement massif de la santé devrait faire objet d'une réflexion collective sur les priorités de l'action publique», estime-t-il. Jean Garrigues considère au contraire que ce serait justement «une manière pour Emmanuel Macron de sortir de l'impasse de son image de président des riches». Et cette nouvelle mission correspondrait à cette «démarche de sauveur qui fait partie de son ADN».

Les deux analystes sont en revanche d'accord sur le risque de décevoir. «Si ses mots ne sont pas suivis d'effets, ce serait une nouvelle déception», résume Jean Garrigues. Il n'est pas sûr que l'image d'Emmanuel Macron soit assez forte pour y résister, avec la possibilité d'un rejet encore plus massif de la démocratie modérée et de ce qu'il incarne. (afp)

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