Genève - Guerre autour du salaire minimum dans les crèches
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GenèveGuerre autour du salaire minimum dans les crèches

Les communes souhaitent que les heures de pratique des candidats à la formation d’éducateur de crèche ne soient pas soumises à la loi sur le salaire minimum.

par
Maria Pineiro

Contrairement aux aides, les stagiaires ne comptent pas dans le taux d’encadrement.


Contrairement aux aides, les stagiaires ne comptent pas dans le taux d’encadrement.

Steeve Iuncker-GomezTDG

Vivra-t-on dans quelques années une pénurie d’éducatrices et éducateurs de la petite enfance alors même que le nombre de structures augmente? C’est la crainte de l’Association des communes genevoises (ACG).
En cause, l’entrée en vigueur du salaire minimum début 2021. Depuis, la rémunération des aides en crèche a connu une augmentation conséquente, qui peut représenter plusieurs centaines de francs par mois selon l’employeur, et qui pèse sur les finances des employeurs, principalement des collectivités publiques. «Il y a eu une explosion des coûts», tonne Xavier Magnin, président de l’ACG.

Pas d’expérience professionnelle

A la suite de l’introduction du salaire minimum, la différence de salaire entre les aides et les auxiliaires, soit des employés avec expérience, est à peine de 300 fr. selon la convention collective de travail intercommunale (il existe plusieurs CCT et statuts, ndlr). Pour les communes, le calcul est vite fait: la différence de tarif joue en faveur des auxiliaires: «Cette année, nous avons engagé moitié moins d’aides, car à ces conditions nous ne désirons pas former au-delà des besoins communaux. Ils ont été remplacés par des auxiliaires ou des assistants socio-éducatifs au bénéfice d’un CFC», admet Martin Staub. Il en a coûté tout de même 380’000 fr. supplémentaires au budget communal.

Là où le bât blesse, c’est que les postes d’aides, soit des personnes sans aucune expérience dans le domaine de la petite enfance, sont souvent occupés par des candidats à l’Ecole supérieure d'éducatrices et d'éducateurs de l'enfance (ESEDE). Car pour pouvoir être accepté en formation, il faut pouvoir justifier de 800 heures d’expérience préalable dans une institution de la petite enfance. Un prérequis obligatoire (lire encadré). «Il s’agit de personnes qu’il faut encadrer et former», précise Martin Staub, conseiller administratif de Vernier. L’élu dénonce par ailleurs l’incohérence du parcours: «Les stagiaires, une fois entrés en formation, alors qu’ils ont une expérience préalable, ne sont plus payés que 6 fr. de l’heure lors des stages, tel que prévu dans le contrat tripartite avec l’école.» L’élu estime dès lors qu’il faudrait revoir le statut de l’expérience préliminaire exigée (lire encadré).

Conditions d’entrée

L’Ecole supérieure d'éducatrices et d'éducateurs de l'enfance pose plusieurs conditions au dépôt d’un dossier de candidature. Parmi elles, 800 heures dans une institution de la petite enfance à un poste d'aide, d'auxiliaire ou de stagiaire. Du côté des crèches, le statut du futur étudiant signifie une rémunération différente, mais influe également sur le nombre de collaborateurs. En effet, si un aide ou un auxiliaire est comptabilisé dans le taux d’encadrement, il n’en est pas de même pour un stagiaire. Engager un stagiaire ne peut donc se faire qu’en complément à l’engagement d’autres employés.

Formation ou emploi non qualifié?

«Si les communes renoncent aux aides à cause du salaire, nous risquons d’assécher la formation et donc d’en arriver à une pénurie», prévient Xavier Magnin. Ce d’autant plus que la situation semble bloquée. «Nous avons demandé à ce que ces 800 heures soient considérées comme de la formation et non comme un emploi non-qualifié, poursuit-il. Mais cela nous a été refusé.»

Pour l’heure, c’est le status quo. Pour le Département de l’instruction publique, les aides sont «incluses dans les normes d’encadrement définies par voie réglementaire. En conséquence, elles sont considérées comme employées dans les institutions». De plus, ajoute le département de tutelle, «les aides ne peuvent être considérées comme des stagiaires et rémunérées comme telles dans la mesure où ces 800 heures d’expérience pratique sont un préalable à l’admission à l’ESEDE et que ces jeunes n’ont aucune garantie d’être admis à l’école». Du côté des syndicats, la lecture est la même. Valérie Buchs, secrétaire syndicale au SIT, juge que cette expérience constitue un emploi non-qualifié et doit être soumise à la loi sur le salaire minimum.

Prendre exemple sur les hautes écoles

Néanmoins, les communes n’ont pas laissé tomber: elles estiment être placées dans une situation d’inégalité vis-à-vis d’autres domaines, citant notamment la Haute école de travail social (HETS) dont les futurs étudiants, également soumis à des prérequis, ne sont pas forcément payés au salaire minimum. «Nous constatons plusieurs statuts chez les candidats: bénévolat, pratique professionnelle salariée, période de service civil ou ‘stage’ indemnisé», précise Aline Yazgi, responsable de la communication pour les hautes écoles spécialisées genevoises. Elle souligne par ailleurs que ces expériences «interviennent avant l’entrée en HES» et ne relèvent donc pas de leur responsabilité. Enfin, elle note que l’ESEDE n’est pas dans le giron des hautes écoles.

Chacun campant sur ses positions, le ton pourrait se durcir dès l’année prochaine, si des communes importantes renoncent à engager des aides pour leur préférer des auxiliaires et des assistantes. La question est en suspens à Vernier. En Ville de Genève, la position est tout autre, puisque la commune «n’a pas modifié la politique d’engagement des aides et ne compte pas le faire», souligne la conseillère administrative Christina Kitsos. Il en coûte 1,5 million de francs. «La Ville regrette la position de l'Association des communes genevoises, poursuit l’élue pour qui «la question de la pénurie du personnel et de la formation des professionnels de la petite enfance est un enjeu important, plus vaste que la seule question du salaire minimum.»

Des stagiaires plutôt que des aides

Sortir les aides du salaire minimum? Cette proposition ne réunit pas toutes les communes. Pour Carole-Anne Kast, conseillère administrative d’Onex, il est nécessaire d’aller plus loin. La magistrate estime qu’il faut se passer d’aides «soit des emplois précaires et des collaborateurs non-pérennes» pour privilégier des stagiaires «qui seront formés, puis employés sur le long terme au sein des institutions». Le hic, c’est que les stagiaires ne comptent pas dans le taux d’encadrement. Ils se surajoutent ainsi aux postes requis. Ce qui, a priori, coûte plus cher. L’élue estime même qu’il faudrait que les stages de 800 heures ne soient pas un prérequis à l’inscription, mais se fassent une fois la candidature acceptée, servant de validation.

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