procès immobilier à Genève – «Il a fait de la criminalité son fonds de commerce»
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procès immobilier à Genève«Il a fait de la criminalité son fonds de commerce»

Le Ministère public a éreinté les deux promoteurs immobiliers accusés d’escroquerie, et a requis 7 ans et 5 ans de prison à leur encontre.

par
Jérôme Faas
Les deux hommes d’affaires ont encaissé des millions de francs d’acomptes pour des logements qu’ils n’ont pas livrés.

Les deux hommes d’affaires ont encaissé des millions de francs d’acomptes pour des logements qu’ils n’ont pas livrés.

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Huit heures. Il aura fallu huit heures à la procureure Caroline Babel Casutt pour faire le tour des innombrables infractions reprochées aux deux promoteurs immobiliers jugés depuis dix jours par le Tribunal correctionnel, qu’elle résumera d’une expression: «escroquerie de masse». D’une voix douce et avec un grand calme, elle a réclamé de lourdes peines pour ces hommes qui «ont ruiné des gens qui leur ont confié l’épargne d’une vie», constatant que «les promesses non tenues étaient une marque de fabrique» de leur société.

«Promoteurs véreux et appartements fantômes»

La magistrate n’a pas ménagé les deux prévenus, fustigeant leurs pratiques – «c’est le procès de promoteurs véreux qui ont encaissé des acomptes pour des appartements fantômes», mais aussi leur attitude, consistant «à se présenter en victimes (de l’entreprise générale, de la banque, de la presse, des clients, du Ministère public) ayant sauvé la République de la pénurie de logements». Mais «dans cette vision extraordinaire, ils se sont enrichis! Avez-vous déjà vu des victimes qui arrivent à empocher des millions de leurs clients? Qui mènent grand train sur le dos de leurs clients?»

«Méthodes de gangster»

Pour l’un, celui qui soutirait directement les acomptes aux clients, elle a requis 7 ans de prison. «Il a fait de la criminalité son fonds de commerce et a agi avec des méthodes de gangster.» Avant les faits, «il menait une vie de prince avec l’argent de ses clients», qu’il a «dépouillés. Vous avez encaissé 24 millions d’acomptes!» Pour l’autre, elle a réclamé 5 ans, en raison d’«un rôle plus en retrait», de méthodes moins brutales et d’efforts «un peu plus louables» pour rembourser ses victimes.

Concernant le gros morceau de l’affaire, celui qui a causé le plus de lésés (188 sont plaignants), soit le volet des acomptes versés au noir par les clients sans contrepartie aucune, la magistrate est remontée dans le temps, lisant une plainte pénale déposée en 2004 déjà pour des faits similaires. Elle se situe hors champ du procès en cours, mais démontre que les prévenus usaient «d’une méthode rodée depuis des années». Autrement dit, les promoteurs «n’ont pas péché par excès d’optimisme», comme ils l’ont fait valoir durant leur interrogatoire, la semaine passée.

«Une leçon d’arrogance»

«Cela fait 20 ans qu’ils utilisent leurs clients comme des instituts de crédit» pour financer leur dispendieux train de vie. Caroline Babel Casutt s’est ainsi attachée à montrer que les faits qui leur valent d’être jugés aujourd’hui s’inscrivaient dans un véritable système, pensé, charpenté, éprouvé. «Il s’agit un dossier captivant: il nous permet de partager la vie de promoteurs durant des années et montre comment on peut faire des magouilles.» Entendre leurs explications revient à suivre «une magistrale leçon de manipulation et d’arrogance», qui illustre à merveille «comment ils ont plumé des centaines de personnes».

«Prêts gratuits aux promoteurs»

L’affaire apparaît très technique, c’est en tout cas ainsi que les promoteurs ont tenté de la présenter, mais la procureure juge qu’en définitive, le dossier est simple. Il se résume en cinq points: «acomptes perçus sur la base de promesses mensongères, rétrocessions, surfacturation de terrain, encaissement de montants au noir et usage de fonds séquestrés». Quant à la manière dont s’enrichissaient les deux hommes qui, sur fond de construction de 61 logements, ont encaissé 24 millions d’acomptes de 500 clients grâce à «des mensonges de toute nature», elle la résume de manière terre à terre. «Les clients croyaient que leur argent servait à réserver un bien immobilier, en réalité il servait de prêt gratuit aux promoteurs sans aucune garantie de remboursement.» Et de constater, ironique: «certains iraient chercher un crédit à la consommation, les deux prévenus ont choisi d’encaisser des acomptes. C’est pratique, c’est moins cher, il n’y a pas d’intérêts.»

Le crash de l’entreprise générale

La procureure a aussi détaillé par le menu comment les deux promoteurs ont saigné une entreprise générale, la poussant à la faillite – alors qu’eux prétendent qu’ils ne se doutaient de rien et que ce crash a précipité leur chute. Cette entreprise, «c’est un peu le grenier à blé» des hommes d’affaires, qui, en leur adjugeant des travaux à perte et en ne leur payant pas diverses factures, «ont créé une relation de dépendance affective et financière dont ils ont très largement profité». Ils arguent ne pas avoir été prévenus par Crédit Suisse de la déconfiture de ce partenaire complaisant? «Mais avez-vous déjà vu un cambrioleur plaider l’acquittement parce que le signal d’alarme était défectueux?» Reste que les trois gérants de l’entreprise générale font aussi face aux juges pour avoir creusé un trou de 22 millions de francs. Le Parquet a requis une peine de 30 mois de prison assortis du sursis partiel pour chacun d’eux.

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