Actualisé 22.06.2015 à 08:08

Freecycling«Il fallait empêcher mon cerveau de m'arrêter»

Sur un vélo rudimentaire sans freins et avec une seule vitesse, le Bernois Patrick Seabase a reproduit l'enfer de «l'étape assassine» du Tour de France 1910. Interview.

de
Oliver Dufour
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Le défi fou de Patrick Seabase dans le détail. Cinq cols pyrénéens entre Bagnères-de-Luchon et Bayonne. Soit 309 kilomètres et 7611 mètres de dénivelé en 12 heures et 54 minutes. Un tracé "assassin" suivi par les coureurs du Tour de France en 1910.

Le défi fou de Patrick Seabase dans le détail. Cinq cols pyrénéens entre Bagnères-de-Luchon et Bayonne. Soit 309 kilomètres et 7611 mètres de dénivelé en 12 heures et 54 minutes. Un tracé "assassin" suivi par les coureurs du Tour de France en 1910.

Moustache et tatouages au vent, le Bernois trentenaire n'a pas froid aux yeux au moment d'attaquer son défi. (VA Images / Red Bull Content Pool)

Moustache et tatouages au vent, le Bernois trentenaire n'a pas froid aux yeux au moment d'attaquer son défi. (VA Images / Red Bull Content Pool)

Quelque part sur les pentes du col d'Aspin, avec une vue formidable. (VA Images / Red Bull Content Pool)

Quelque part sur les pentes du col d'Aspin, avec une vue formidable. (VA Images / Red Bull Content Pool)

Il faut être un peu fou. Celui qui se définit lui-même comme un «freecyclist» en contraste avec les cyclistes sur route – un peu comme le sont les freeriders en sports de glisse par rapport à leurs frères alpins – l'est forcément un peu. Lui? C'est Patrick Seabase (31 ans). Un funambule qui parcourt environ 20'000 km par an à vélo, dont une bonne partie sur un «fixie», ces montures qui ne sont pas équipées de roues libres, forçant la chaîne et le pédalier à suivre la rotation des roues dans les deux sens. Comme sur un vélo de piste.

Le moustachu tatoué, qui a Fabian Cancellara pour ami et occasionnel partenaire d'entraînement, s'adonne à sa passion depuis 9 ans.

Le 3 juin dernier, Seabase a accompli une performance qui donne le vertige. Il a reproduit, à peu de choses près, la fameuse «étape assassine» du Tour de France de 1910. Un tracé qui avait relié Bagnères-de-Luchon à Bayonne en passant par cinq cols pyrénéens (Peyresourde, Aspin, Tourmalet, Aubisque et Osquich) sur plus de 300km. A l'époque, Oscar Lapize avait remporté l'étape en 14h10' et 23km/h de vitesse moyenne. Au sommet de l'Aubisque, le futur vainqueur avait lancé à Henri Desgranges, organisateur du Tour: «Vous êtes des assassins!» L'étape avait par la suite été retirée du programme de la Grande Boucle.

Plus d'un siècle plus tard, Patrick Seabase a imité ces pionniers, assis sur son «fixie» sans freins (il était obligé de bloquer les pédales pour s'arrêter) et muni d'une seule vitesse (un rapport de 47/17). Parti à 4h du matin de Bagnères-de-Luchon, il a rallié Bayonne en 12h54', franchissant les cinq cols sur 309km et 7611m de dénivelé positif. Le Bernois raconte son incroyable aventure, que vous pouvez aussi découvrir en vidéo ici:

Patrick, d'où est venue l'idée folle de tenter un tel défi?

De manière générale, c'est maintenant ce que je fais. Je ne participe pas à des courses classiques, mais je me lance dans ces aventures. On peut dire que je suis «freecyclist». Cette étape, en termes de performance, c'est la chose la plus dure et la plus longue que j'aie faite. Je n'avais jamais cumulé autant d'altitude. L'inspiration est venue il y a déjà cinq ou six ans, en lisant un livre d'histoire du Tour à propos de cette «étape assassine». J'ai été frappé par les conditions topographiques et le matériel utilisé. Bien sûr, il y avait des roues libres et certains avaient plusieurs vitesses, mais de les imaginer dans le noir, éclairés par une bougie posée dans un verre sur leur vélo... Il y avait peut-être aussi des animaux dans ces montagnes. Des ours, peut-être, je ne sais pas! Le projet a grandi organiquement. C'était mon hommage à ces coureurs en 2015.

On imagine l'immense difficulté, de manière générale. Mais qu'est-ce qui était vraiment le plus dur?

Il y a deux aspects. Un physique et un mental. Je dirais que le 90%, c'est dans la tête que ça se passe. La difficulté était de fractionner mon parcours en petites étapes, d'établir une stratégie et de ne surtout pas penser à la fin... ou aux freins! Côté topographique, le dernier col, celui d'Osquich, m'a fait assez mal. J'avais mal aux muscles un peu partout. Avoir fait tout le reste et se dire qu'il ne restait plus que ça...

Sur un vélo moderne, après une montée difficile, on peut au moins souffler un peu en descente ou dans les parties plates en laissant aller un peu les jambes. Là, sur un fixie on n'a pas de répit!

C'est vrai, il n'y a jamais de pause. Les jambes tournent tout le temps. Les pulsations sont toujours supérieures à 100 par minute. Mais on n'est pas toujours à fond non plus. Faire monter les watts durant 13 heures, ça ne serait pas possible. Dans les descentes, c'est une question de mental et de concentration. Tu pédales toujours, mais tu anticipes, tu calcules les risques. Je crois que ma pointe la plus rapide a été à 72km/h. Evidemment que dans les parties techniques et tournantes, je n'allais jamais aussi vite.

Vous avez été accompagné par Danilo Hondo, ancien coureur pro allemand, qui a été ton directeur sportif sur ce défi. Que vous a-t-il apporté?

Encore une fois, c'était un boost mental. Il m'a donné confiance. Il a vingt ans d'expérience dans le cyclisme et s'est retiré l'année précédente. L'avantage c'est qu'il connaît parfaitement ces routes. J'avais fait de bonnes reconnaissances, surtout pour les ascensions, mais lui connaît tout par cœur, à part le dernier col. Il se souvient exactement où il a souffert, dans chaque montée. En tant que sprinter, il était souvent très vite lâché dans les ascensions, quand les attaques partaient après deux minutes. Donc il montait souvent seul, aussi. Il a pu me conseiller sur les endroits où récupérer un peu et me ravitailler.

Il était dans son véhicule derrière vous en permanence?

Plus ou moins. Mais par moments, dans ce genre d'effort, on a besoin d'être seul. J'avais besoin d'un peu de temps pour moi, d'avoir d'autres distractions. Il l'a très bien compris.

Vous aviez de la musique, par exemple?

J'en avais, mais je ne l'ai finalement jamais écoutée. C'est bizarre. Normalement, quand je m'entraîne, j'en écoute beaucoup après 3 heures d'effort. C'est encore un petit sucre pour quand ça devient dur. Mais tout dépend de la forme du moment. Ca change toujours.

Durant 13 heures sur un vélo, à quoi pense-t-on?

On commence une sorte de jeu avec son cerveau. Il fallait que je fasse en sorte de ne pas le laisser m'arrêter quand l'information de la douleur lui parvenait. J'ai beaucoup joué avec ma position. Je me mettais plus en avant, plus en arrière, je me levais. Et puis le décor est superbe à regarder. Il y a ce lien avec la nature.

Et la gestion de l'effort?

Ce n'était pas un effort violent. Je n'ai pas poussé comme un fou, j'ai essayé d'aller le plus tranquillement possible. J'ai fait du 24,5km/h de moyenne. Il fallait distribuer mon énergie pour pouvoir aller jusqu'au terme. Lorsqu'on roule sur 100km, on se trouve dans un cycle. On revient toujours aux mêmes situations. Arrive un moment où on se sent un peu mal et on se demande quand ça va s'arrêter. Là, le cycle est juste un peu plus long, mais c'est la même chose. On sait que le mauvais moment va finir par passer. Ce n'est pas facile de se pousser soi-même, mais c'est possible.

Y avez-vous pris goût? Avez-vous déjà d'autres projets fous?

J'ai quelques idées en préparation, mais je ne veux pas encore en parler. Je peux simplement dire que le prochain projet se fera dans une autre dimension. Ca sera quelque chose! Mais disons que de manière générale j'aimerais bien franchir un peu tous les cols du monde (rire)!

Twitter, @Oliver_Dufour

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