Actualisé 09.08.2017 à 11:37

Festival de Locarno Il se bat contre les préjugés

L'acteur Tewfik Jallab donne la réplique à Fanny Ardant dans le beau «Lola Pater».

de
Marine Guillain, Locarno

Le sang maghrébin du comédien de 35 ans est parfois un frein pour sa carrière. Vu dans «Né quelque part», «La marche» et «Ce qui nous lie», Tewfik Jallab estime que la France représente mal sa diversité au cinéma.

Que vous évoque la thématique transgenre, abordée dans le film de Nadir Moknèche?

Je reviens d'un tournage en Thaïlande et, là-bas, le «troisième sexe» est totalement intégré. Ils travaillent, se marient, ont une totale liberté... Tout le monde l'accepte et du coup j'ai trouvé ça tout à fait normal.

Comment réagiriez-vous si, comme pour votre personnage, l'un de vos parents changeait de sexe?

Plus violemment que lui, je crois. Au lieu d'insulter mon père, je l'aurais peut-être frappé. Par amour. Puis après le dégoût, j'aurais accepté. Car l'important, c'est d'avoir un père en vie.

Vos deux films avec Jamel Deb­bouze en 2013, «La marche» et «Né quelque part», ont-ils boosté votre carrière?

Pas du tout, j'ai continué à passer des castings et à refuser des films car je ne voulais pas me laisser enfermer dans des choses trop similaires à ce que je venais de faire.

Vos origines algériennes, marocaines et tunisiennes vous cantonnent-elles à certaines propositions?

Oui. Heureusement j'ai eu aussi des expériences qui contredisent ça. Mais pour avoir accès à des rôles d'avocat ou de politicien qui n'ont rien à voir avec les origines, quelqu'un comme moi doit travailler deux fois plus. Les propositions sont moins intéressantes, moins nombreuses. La difficulté s'accentue dès qu'on a des origines. C'est un vrai problème en France. D'autres pays représentent beaucoup mieux leur diversité.

Vraiment?

Il suffit de prendre le métro, de se balader, d'aller au travail, au restaurant et de regarder les gens qui nous entourent. Ensuite on va au cinéma et ces gens qu'on vient de croiser ont disparu. La France est l'un des pays les plus communautaires du monde, et pourtant la couleur n'est pas représentée au cinéma. Aux Etats-Unis les gens sont beaucoup plus claniques. Par contre, toutes les origines sont représentées à l'écran.

Pourquoi avez-vous choisi le métier d'acteur?

Petit, dès que je voyais un métier qui me plaisait j'avais envie de le faire. Je changeais toutes les semaines de métier préféré. J'allais aussi beaucoup au cinéma, et j'ai compris que le métier d'acteur permettait de faire tous les autres. J'avais l'impression que c'était un jeu qui ne nécessitait pas d'imagination. Dans mon premier film, je jouais un enfant terroriste, il y avait des armes, du sang. A ce moment je n'étais pas sûr que c'était un vrai métier, je pensais que les gens faisaient ça comme hobby, qu'ils n'étaient pas payés.

Comment avez-vous pris part au film de Nadir Moknèche?

J'ai eu le rôle en passant par le biais traditionnel du casting. J'ai trouvé le scénario extrêmement fin, je me suis très vite attaché au personnage, je n'avais pas envie de passer à côté. Quand j'ai su ensuite que Fanny Ardent ferait partie du casting, ça a été une explosion de joie et j'ai sabré le champagne!

Dans quoi vous verra-t-on après «Lola Pater»?

Je viens de terminer un film canadien. J'y joue un jeune schizophrène exilé à Montréal.

Encore un lien avec les origines, alors?

Là oui. Mais bon, il faut travailler, et le scénario est très bien! Le personnage est Libanais, mais c'est un prétexte pour parler de la crise actuelle. Il pourrait venir de n'importe où.

En dehors du cinéma, que faites-vous?

Je fais beaucoup de sport, j'aime la boxe, le foot. J'ai peu d'amis mais ce sont des gens très proches, avec qui je passe énormément de temps. Je ne supporterais pas de faire cinq films par an, ça m'angoisserait. Si on n'a pas le temps de vivre, qu'est-ce qu'on peut donner à l'écran?

Étiez-vous déjà venu en suisse avant Locarno?

Oui, j'ai fait du théâtre à Neuchâtel, à Bâle, à Genève. J'ai même eu une petite amie suisse à l'époque, mais elle m'a brisé le coeur! Je me souviens que mon séjour ici avait commencé avec une mauvaise expérience: un jour je suis rentré d'un footing avec un sweat à capuche et j'ai salué un couple qui passait pendant que je faisais quelques étirements devant mon appartement. Ils ne m'ont pas répondu et quelques minutes plus tard, la police a frappé à ma porte, persuadé que j'étais un cambrioleur!

Critique du film «Lola Pater»

La transsexualité est un thème qui cartonne à l'écran. Après le long métrage «Une femme fantastique» et les séries TV «Louise» et «Transparent», voici «Lola Pater», présenté jeudi dernier sur la Piazza Grande à Locarno. Dans ce drame de Nadir Moknèche, Tewfik Jallab interprète Zino, un jeune homme qui, après le décès de sa mère, décide de retrouver son père Farid. Mais il y a 25 ans, Farid est devenu Lola…

D'abord honteux et dégoûté, puis révolté d'avoir été abandonné, Zino va finalement suivre un chemin vers l'acceptation. Le personnage de Lola (sublime Fanny Ardant) s'éloigne des clichés: elle continue à aimer les femmes après son changement de sexe et aspire juste à une vie ordinaire, paralysée par la peur d'être rejetée par son fils. Au final, «Lola Pater» est avant tout une magnifique histoire de relation père-fils et d'abandon, incarnée très justement et filmée avec sensibilité.

Bande-annonce:

Bande-annonce «Lola Pater»

Bande-annonce «Lola Pater», de Nadir Moknèche

«Lola Pater» De Nadir Moknèche. Avec Fanny Ardant, Tewfik Jallab, Nadia Kaci. Sortie mercredi 9 août 2017. ****

«Lola Pater» De Nadir Moknèche. Avec Fanny Ardant, Tewfik Jallab, Nadia Kaci. Sortie mercredi 9 août 2017. ****

«J'ai tout de suite aimé mon personnage, qui mélange fantaisie et vulnérabilité. Je ne suis pas allée rencontrer des transsexuels ni passer des soirées dans un bar oriental. Je ne me prépare jamais vraiment à un rôle, je l'incarne avec une forme d'innocence.»

Fanny Ardant, actrice à l'affiche de «Lola Pater»

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