Genève - Ils passaient par Cointrin pour écouler des anguilles
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GenèveIls passaient par Cointrin pour écouler des anguilles

Trois Chinois sont accusés d’avoir participé à un trafic illégal de civelles entre l’Europe et l’Asie.

par
Léonard Boissonnas
Les anguilles européennes sont menacées d’extinction.

Les anguilles européennes sont menacées d’extinction.

AFP

Une affaire peu banale a occupé le Tribunal de police, mercredi. Trois Chinois devaient répondre de leur implication dans un trafic de civelles, des alevins d’anguilles européennes, espèce protégée par une convention internationale, dont la Suisse notamment est signataire. Tout est parti d’un contrôle de routine à l’aéroport de Genève, en janvier 2019, où les gardes-frontière ont découvert dans six valises quelque 133’000 spécimens vivants. Deux des trois accusés avaient alors été interpellés, tandis que le troisième avait été arrêté quelques jours après. Ils ont passé près de cinq mois en détention provisoire.

Plus de 1,2 million d’alevins

L’enquête menée par l’Administration fédérale des douanes (AFD) a retenu deux séries de transports, de février à mai 2018, et de décembre 2018 à janvier 2019. Au total, plus d’une cinquantaine de valises ont transité par le bout du lac avec approximativement 1’241’000 spécimens pour une valeur marchande d’environ 227’000 francs. La marchandise n’était pas déclarée, ni autorisée, ni conditionnée de manière conforme. Selon l’accusation portée par l’AFD, les poissons étaient transportés en voiture du Portugal à Genève, puis placés dans des bassins équipés d’oxygène pendant quelques jours avant d’être conditionnés dans les valises avec de l’aluminium comme protection isotherme et remis à des transporteurs à l’aéroport à destination de la Chine ou du Vietnam, où l’anguille est un mets.

«Organisation de type mafieux»

À l’audience, seuls deux prévenus, le gérant d’un restaurant japonais âgé de 48 ans et un cuisinier âgé de 45 ans, étaient présents. Le troisième, un aide-cuisinier âgé de 20 ans qui était l’employé du restaurateur, a quant à lui disparu dans la nature depuis deux ans. Les accusés présents ont reconnu la plupart des faits, tout en expliquant qu’ils ne savaient pas à l’époque que les civelles étaient protégées et que leur activité était illégale. Ils ont contesté le rôle que l’accusation leur attribue dans cette «organisation de type mafieux d’envergure internationale». «On ne parle pas d’importation illégale de cigarettes, il s’agit d’un commerce d’animaux vivants, protégés par une convention internationale, et soumis à un strict régime de déclaration et d’autorisation», a rappelé lors de son réquisitoire Frédéric Esseiva, juriste à l’AFD.

Un chef surnommé «Le Tigre»

Pour l’accusation, les deux quadragénaires étaient coauteurs des infractions retenues, notamment sur la loi fédérale sur la circulation des espèces de faune et de flore protégées, tandis que le prévenu absent était complice. Pour les accusés et leurs avocats, leur rôle était moindre, soit de «simples exécutants» ou de «subalternes» dans ce trafic dirigé depuis l’étranger par un homme surnommé «Le Tigre». L’AFD a requis des peines de 18 mois de prison avec sursis et une amende de 10’000 francs pour le restaurateur, 12 mois avec sursis et une amende de 8000 francs pour l’autre quadragénaire, ainsi que 8 mois avec sursis et 3000 francs d’amende pour l’accusé absent. Si l’AFD a finalement renoncé à demander l’expulsion du restaurateur, elle a requis celle des autres prévenus, «dont la légalité de leur présence en Suisse n’est pas établie

«Détresse financière»

Des peines contestées par les avocats des accusés. Pour les défenseurs du restaurateur, Me Dimitri Tzortzis et Me Samy Benzaoui, «l’enjeu principal consiste en la possibilité qu’aurait le Tribunal de le renvoyer de Suisse, ce qui serait désastreux tant pour lui que pour sa famille, étant rappelé que certains de ses enfants sont nés en Suisse». Pour leur client, «un père de famille qui a cédé à la détresse financière pour nourrir sa femme et ses enfants», ils ont demandé une peine de 9 mois avec sursis. Les avocats de son coprévenu, Me Loris Bertoliatti et Me Alexia Besuchet, ont réclamé son acquittement. «C’est un tout petit bras» qui ne connaît pas les personnes haut placées dans ce trafic, ont-ils plaidé. En outre, son expulsion n’est pas justifiée car «on ne voit pas comment il représenterait un danger pour la société suisse».

«Comme donner un coup de main au restaurant»

Défenseur de l’aide-cuisinier absent, Me Daniel Borges a souligné son rôle secondaire: «Il s’est fié aux instructions de son employeur et n’avait aucune maîtrise des événements. Dans son esprit, transporter des civelles dans des valises, c’était comme donner un coup de main au restaurant.» Au plus pourrait-il écoper de contraventions, a plaidé l’avocat qui s’est opposé à l’expulsion: «Il n’y a pas de besoin impérieux à l’éloigner de notre pays.» Le verdict sera rendu par écrit dans deux à trois mois, a indiqué le président du Tribunal, Fabrice Roch, à l’issue des débats.

Relâchées dans le lac de Morat

Une partie des civelles saisies à l’aéroport, soit 30’000 spécimens, a été relâchée en février 2019 dans le lac de Morat (FR) sous l’égide de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires. D’une part, ce lac correspondait bien à l’habitat naturel des anguilles et, d’autre part, ses eaux permettent à ces poissons de remonter jusqu’à la mer du Nord, avant de pouvoir retourner à la mer des Sargasses, dans l’Atlantique Nord, où ils sont nés.

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