Irak: le système de santé au bord du gouffre

Actualisé

Irak: le système de santé au bord du gouffre

Un corps médical décimé par la guerre, des malades condamnés à se procurer eux-mêmes leurs médicaments: déjà en mauvais état avant l'invasion américaine il y a cinq ans, le système sanitaire irakien se trouve aujourd'hui au bord de l'effondrement.

Les médecins spécialistes sont difficiles à trouver. Bagdad, une ville de cinq millions d'habitants, ne dispose pas d'un neurochirurgien, déplore le Dr Hussein al-Hilli, directeur de l'hôpital Ibn Albitar de Bagdad. «C'est quelque chose de terrible, parce qu'il y a énormément de lésions, notamment de la moelle épinière», ajoute ce responsable qui décrit «une pénurie importante de médicaments, un manque de tout», comme du soluté intraveineux. «Cette simple chose, nous ne l'avons pas.»

Comme beaucoup d'autres domaines, la crise que traverse le système de santé irakien est vaste et complexe, et il n'existe pas de solution rapide pour améliorer les conditions de travail des médecins et la prise en charge de patients.

Les médicaments mettent si longtemps à arriver que les Irakiens hospitalisés pour des maladies aussi graves qu'un cancer doivent fournir les leurs. «Quand vous avez besoin d'un traitement, vous allez directement à la pharmacie. On sait qu'on n'obtiendra rien à l'hôpital», déplore Ahmed Khalil, 38 ans, propriétaire d'un garage à Fallujah.

Et quand les étagères des pharmacies sont vides, les Irakiens se tournent vers le marché noir. «Avant l'invasion, nous avions notre part des médicaments provenant de l'entrepôt du gouvernement», raconte un pharmacien bagdadi, que la peur des représailles oblige à parler sous le couvert de l'anonymat. Les hôpitaux et cliniques obtiennent des médicaments, mais rarement en quantité suffisante, ajoute-t-il.

«Quelquefois, nous obtenons des médicaments volés par les employés qui travaillent à l'entrepôt ou dans les hôpitaux», poursuit-il. Au pire, les médicaments de marché noir sont des contrefaçons, ajoutent les patients, les médecins et les pharmaciens.

Selon les chiffres communiqués en début d'année par le ministre de la Santé irakien, 618 personnels médicaux, dont 132 médecins, ont été tués dans le pays depuis 2003. Par ailleurs, des centaines, peut-être des milliers de personnes du monde médical ont sans doute fui vers le nord de l'Irak, au Kurdistan, et vers les régions voisines.

Fallujah, à l'ouest de Bagdad, où a eu lieu l'une des batailles les plus meurtrières entre les troupes américaines et l'insurrection, se reconstruit lentement, mais les souvenirs restent vifs dans le plus grand hôpital de la ville.

«Les médecins passaient la plupart de leur temps à soigner les gens blessés au cours des bombardements américains ou des batailles entre insurgés et forces américaines. En négligeant les autres patients», se souvient l'un des médecins de l'hôpital ayant également requis l'anonymat. «Nous étions frappés par les combattants si nous ne réussissions pas à sauver leurs camarades blessés.»

Il y a trois mois, Jassim Nasif, 52 ans, a conduit sa femme dans une clinique privée pour accoucher, payant vingt fois le prix d'un hôpital public: 247 dollars (160 euros), au lieu de 12 (?7,8). «J'ai choisi le secteur très cher du privé, pour m'assurer que ma femme et mon fils reçoivent les meilleurs soins», mais les salles étaient sales et sans électricité, observe-t-il.

L'armée américaine et les organisations non gouvernementales (ONG), notamment le Croissant-Rouge irakien, tentent d'apporter leur aide, souligne le Dr al-Hilli. Le gouvernement irakien s'est même engagé à construire de nouveaux hôpitaux, ce qui n'a plus été fait depuis 1986, pendant la guerre irako-iranienne, selon le médecin.

Mais les problèmes sont loin d'être résolus. Les ministres de la Santé défilent, constate le Dr Hilli. Il y a un an, un ancien vice-ministre de la Santé irakien et le chef des forces de sécurité du ministère de l'Intérieur ont été arrêtés, accusés d'avoir laissé les escadrons de la mort chiites utiliser des ambulances et les hôpitaux publics pour commettre des enlèvements et des massacres. Ils ont été acquittés ce mois-ci, mais les autorités américaines soupçonnent des manoeuvres de subornation de témoins.

Les responsables américains se sont plaints que les partisans du chef radical chiite Moqtada Al-Sadr, aient transformé les hôpitaux en bases pour leurs milices et aient détourné des médicaments des cliniques publiques vers des installations médicales du mouvement religieux.

Et récemment, l'armée américaine a arrêté le directeur par intérim de l'hôpital psychiatrique d'Al-Rashad, dans le cadre de l'enquête sur le possible recrutement par Al-Qaïda en Irak de femmes souffrant de troubles mentaux et qui auraient servi de kamikazes dans les attentats-suicide qui ont fait près de 100 morts début février à Bagdad. (ap)

Ton opinion