Quand le complot brise des vies - «Je le connais depuis 50 ans, mais jamais nous n’avons eu une vision de la réalité aussi opposée»
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Quand le complot brise des vies«Je le connais depuis 50 ans, mais jamais nous n’avons eu une vision de la réalité aussi opposée»

La pandémie de coronavirus a donné un essor retentissant à ce qu’on appelle communément «théories du complot». Résultat: des familles, des couples et des groupes d’amis se déchirent. Témoignages.

Un homme brandit un drapeau lors d’un rassembement de sympathisans QAnon à Los Angeles (États-Unis), le 22 août 2020 (Photo d’illustration). 

Un homme brandit un drapeau lors d’un rassembement de sympathisans QAnon à Los Angeles (États-Unis), le 22 août 2020 (Photo d’illustration).

AFP

Un jour, ils se sont retrouvés face à une personne inconnue. Un père, une mère, un ami, passés «de l’autre côté du miroir», dans un monde inaccessible de cabales et de conspirations. Leurs idées divergentes ont brisé leur couple, leur famille, les laissant dans la stupeur et l’incompréhension.

Les témoignages, souvent déchirants, se suivent et se ressemblent. «Ma mère détruit notre famille avec ses croyances folles, chaque jour cela empire, en particulier avec le confinement et le fait qu’elle passe de plus en plus de temps sur Twitter. Je crains de la perdre», écrit une internaute britannique sur QAnon Casualties («les victimes de QAnon»), un forum dédié qui compte aujourd’hui plus de 155’000 membres.

«J’ai l’impression de me noyer», témoigne pour sa part une femme, en racontant que sa mère a préféré abandonner la maison familiale plutôt que de porter un masque. «Je n’ai pas fait attention lorsqu’elle a commencé à parler de tout ça, ça ne m’intéressait pas. Aujourd’hui cela me brise le coeur de penser que si j’en avais su plus à l’époque, j’aurais peut-être pu faire quelque chose», raconte un autre internaute.

«Logiciel explicatif»

Rares sont les personnes qui acceptent de témoigner ouvertement tant ces histoires sont douloureuses, incompréhensibles, voire honteuses. Comment comprendre, comme Yves, enseignant français à la retraite, qu’un vieil ami poste sur le groupe WhatsApp des copains que «la pandémie, c’est du bidon» ? «Je le connais depuis 50 ans, on a souvent eu des débats animés, mais jamais, jamais, jamais, on a eu une vision de la réalité aussi opposée», confie-t-il à l’AFP.

Le phénomène semble toucher tout le monde. «Il y a les radicaux et les plus soft, vous, moi, tous ceux qui à un moment se disent: «on nous ment», estime Marie Peltier, auteure de plusieurs livres sur le sujet. «Le climat de défiance vis-à-vis des institutions, des médias, s’est diffusé dans toutes les sphères, universitaires, associatives, politiques», constate-t-elle. Le conspirationnisme donne un logiciel explicatif, il désigne des héros, des coupables, c’est une grande partie de son succès».

Pour Marie Peltier, on peut déceler trois grands marqueurs de l’histoire du complotisme au XXIe siècle: les attentats du 11 septembre 2001, «gros événement structurant pour le conspirationnisme contemporain»; le développement des réseaux sociaux; et «aujourd’hui, le Covid, qui agit comme un immense révélateur".

Plus de dialogue possible

«Ma mère, ça a été un long glissement sur des années et des années. Aujourd’hui, elle est totalement inaccessible. Elle est complètement passée de l’autre côté du miroir», raconte Paul*. Ce libraire français de 48 ans narre avec sobriété l’histoire «toxique» de la lente bascule d’une mère qui, à la fin de l’été 2020, terrorisée par la perspective d’un deuxième confinement, a tout quitté pour rejoindre un de ces «gourous complotistes» proliférant sur les réseaux sociaux, un homme qui a acheté tout un village en Bulgarie pour une communauté de Français en rupture de ban.

«Ma mère, ça a été un long glissement sur des années et des années. Aujourd’hui, elle est totalement inaccessible»

Paul*, 48 ans

Paul avait déjà coupé les ponts avec sa mère, «une femme profondément malheureuse et angoissée, révoltée, sur fond d’amertume et de déception». Mais il suivait de loin en loin son parcours. «Elle vivait recluse, elle passait un temps incroyable sur internet, à chercher des réponses à sa rage contre l’injustice du monde. Elle s’abreuvait 24h sur 24 à Youtube, les chaînes des conspirationnistes étaient sa seule fenêtre sur le monde», raconte-t-il. «Le confinement, ça a été la cerise sur le gâteau, le Covid, la confirmation de toutes ses théories sur la fin du monde» et cela a déclenché son départ.

Paul s’est adressé à l’Unadfi, l’Union nationale française des Associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes, active depuis les années 80. pour sa porte-parole Pascale Duval, «les processus d’adhésion aux théories du complot» sont les mêmes: radicalisation, soumission à une communauté, emprise.

Cela «mène à une triple rupture», explique-t-elle. «La personne change complètement ses valeurs, son identité, pour marquer son adhésion à la communauté. Elle se coupe de son environnement d’origine, il n’y a plus de dialogue possible. Et enfin elle rompt avec la société.»

«Facteur politique»

Qu’il s’agisse des radicaux antimasques, antivaccins, des «platistes» ou des QAnon, ces communautés, qui ont entre elles de nombreuses passerelles, sont hermétiques au doute et à la remise en question. Ainsi, les QAnon se caractérisent par «la façon extrêmement agressive d’afficher leurs croyances et la déconnection avec ceux qui ne veulent pas les suivre dans leur terrier», selon Mike Rothschild, spécialiste américain de la mouvance.

L’aspect politique est essentiel, estime par ailleurs Marie Peltier. «Au début, on a beaucoup fait du complotisme une affaire farfelue ou rigolote. Mais ce sont des gens qui adhèrent à une vision du monde, à un récit» reprenant très souvent les antiennes antisémites et d’extrême droite ou adhérant à des «théories profondément réactionnaires, avec l’idée en filigrane que le progrès va nous détruire», relève-t-elle.

Pascale Duval de l’Unadfi abonde: «derrière chaque mouvement sectaire il y a un projet politique ou au moins sociétal». Elle cite en exemple la mouvance New Age, ses adeptes du développement personnel, yogistes, véganistes... qui constitue une porte d’entrée courante du complotisme. «Ce n’est pas parce qu’il y a des failles ou des souffrances personnelles qu’il n’y a pas de militantisme. Les parcours individuels s’agrègent dans une construction collective», insiste Marie Peltier.

Et les adeptes du conspirationnisme peuvent passer du «militantisme de clavier», selon la formule du chercheur Tristan Mendes France, à l’acte. «Il y a différents degrés du passage à l’acte. Ne pas soumettre ses enfants à la vaccination obligatoire en est un, envahir le Capitole en est un autre», souligne Mme Duval.

D’après elle, ce militantisme particulier ne souffre pas de débat contradictoire, pour la plus grande souffrance et incompréhension de ceux qui restent en dehors. Et si certains conspirationnistes rompent avec leur communauté et «reviennent», il s’agit toujours d’un «long et douloureux processus», «rare jusqu’à présent», selon l’Américain Mike Rothshild, auteur d’un livre sur les plus célèbres théories conspirationnistes.

*Prénom d’emprunt

(AFP)

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