Actualisé 29.09.2016 à 19:40

Jungle de Calais

«Je me sentais à la fois à ma place et insignifiante»

Une jeune universitaire genevoise a passé trois mois avec les réfugiés dans la jungle de Calais. Elle raconte.

de
Marine Guillain
Pour Mahaud (méd), son implication dans la cause des migrants est devenue un combat personnel.

Pour Mahaud (méd), son implication dans la cause des migrants est devenue un combat personnel.

photo: Keystone/MaG

«C'est un immense terrain en friche, avec des milliers de personnes entassées les unes sur les autres.» Mahaud a organisé seule son projet de bénévolat dans la jungle de Calais (lire plus bas), entre juin et septembre. Dans ce camp au nord de la France, la Genevoise de 21 ans a distribué des vêtements, sacs de couchage et produits d'hygiène avec une association française. «C'était épuisant, on était constamment sous pression car il n'y avait pas assez pour tout le monde».

Dans le camp, une large majorité d'hommes. Surtout des Afghans et des Soudanais: «On se retrouve comme projetés chez eux, au milieu de leurs problèmes et de leurs tensions ethniques qu'on ne connait pas», raconte l'étudiante en sociologie. Les rivalités entre eux sont ingérables, poursuit-elle. Il ne faut pas qu'ils se croisent sinon ils se battent et ça créé des émeutes.

Beaucoup de réfugiés veulent aller en Angleterre, d'autres aimeraient trouver un logement en France. «Certains sont aussi complètement traumatisés et n'ont pas de projet, ils ne comprennent pas ce qu'ils font là et n'ont aucune idée de ce qu'ils veulent», explique Mahaud.

«Salope d'européenne»

Les réfugiés attendent et font la queue pour tout, à longueur de journée. En face, ils sont trop peu pour assouvir les besoins de tout le monde. «Ils ont tous d'excellentes raisons d'être énervés, tant la situation qu'ils vivent est stressante et frustrante, juge la Genevoise. La plupart sont adorables. Mais je me suis aussi fait traitée de raciste et de «salope d'européenne». La violence, il y en a, ce ne sont pas des bisounours.»

Un jour, un homme blessé au pied n'avait pas reçu les soins nécessaires. Il a maudit Mahaud, le visage en larmes: «Je l'ai regardé s'éloigner, en pleurant moi aussi. J'étais juste une personne de plus qui ne pouvait pas l'aider». Quelques semaines après, Mahaud a recroisé l'homme, qui s'est excusé.

Confidente, créature inférieure ou femme à marier

Depuis ses 16 ans, Mahaud s'investit dans la cause des réfugiés. Elle a travaillé deux ans avec la Croix Rouge genevoise. «J'ai arrêté à 18 ans car je n'arrivais plus à gérer mes activités bénévoles et mes études. Cette année je voulais profiter de mes vacances pour partir en Inde ou au Népal et reprendre le bénévolat. Puis j'ai choisi Calais, sur un conseil de ma sœur». La jeune femme envoie des dizaines de mails à toutes les associations suisses qu'elle connaît, mais aucune n'officie là-bas. Elle trouve finalement une association française avec laquelle son projet devient réalité.

Sur place, la Genevoise louait une chambre hors de la jungle, mais restait longtemps avec les migrants après ses heures de travail. Des liens forts se sont créés avec un petit groupe de Soudanais, qu'elle considère comme ses frères. Etre une femme a été à la fois un avantage et un inconvénient, indique-t-elle: «Certains me considéraient comme une confidente ou une sœur, d'autres me voyaient juste comme une créature inférieure. Et d'autres encore m'ont demandé de les épouser au bout de deux jours».

Un combat personnel

Mahaud s'est sentie incomprise par ses proches et par les autres bénévoles sur place, qui la mettaient sans cesse en garde et lui disaient de garder ses distances. «Je ne peux pas, j'en ai fait un combat personnel et ça décuple mon énergie. J'ai envie de m'engager là-dedans à vie. Tant pis si les gens me trouvent tarée». La jeune femme dit ne jamais avoir été autant à sa place que là-bas. «Paradoxalement, je ne me suis jamais sentie si inutile et insignifiante».

Le retour, le jour de la rentrée universitaire, a d'abord été «déprimant, insoutenable». L'étudiante a souffert de quitter la jungle et de penser qu'elle ne pourrait plus aider. Puis elle a paniqué en entendant que le camp serait démantelé. Les choses vont mieux depuis lundi: elle a lancé une récolte de fonds et de matériel pour l'hiver à travers une page Facebook, qui doit partir pour Calais d'ici trois semaines. Elle sourit: «Je fais tout pour maintenir le cordon ombilical».

Chacun peut être affecté différemment

«L'impact psychologique d'une mission de terrain peut être très lourd sur certaines personnes», note Lauren Bell, responsable RH chez Médecins Sans Frontières (MSF). Selon elle, il faut se préparer un maximum, même si sur place, «chacun est affecté différemment». Comme le CICR, MSF n'envoie pas d'humanitaires sur le terrain sans formation. Des suivis psychologiques et des cours spécifiques sont fournis, avec soutien psychologique au retour si besoin.

Une affluence qui monte en flèche

Lundi, le président français François Hollande a annoncé qu'il fallait démanteler définitivement d'ici la fin de l'année la Jungle de Calais. Ce nom désigne les camps de migrants et réfugiés installés près du tunnel sous la Manche. La population augmente avec la crise migratoire. Les lieux ont été plusieurs fois vidés. En mars dernier, la zone sud l'a été et la plupart des migrants qui s'y trouvaient se seraient déplacés au nord. Ils étaient estimés à 4500 en juin et à 10'000 en août.

«Quand tu arrives dans la jungle, tu n'es plus en France. C'est le tiers monde. C'est impossible d'imaginer à l'avance à quoi ça ressemble, et à quel point ça allait être difficile. Mais au milieu de cette misère, de cette précarité et de ce désespoir, il y a du positif. J'ai travaillé près de 3 mois sans un seul jour de congé. Si j'ai tenu, c'est parce que ça m'a apporté beaucoup. C'était la plus belle expérience de ma vie. J'y retournerais demain si je pouvais, mais je dois finir mes études d'abord.»

Mahaud, 21 ans, étudiante genevoise

«Quand tu arrives dans la jungle, tu n'es plus en France. C'est le tiers monde. C'est impossible d'imaginer à l'avance à quoi ça ressemble, et à quel point ça allait être difficile. Mais au milieu de cette misère, de cette précarité et de ce désespoir, il y a du positif. J'ai travaillé près de 3 mois sans un seul jour de congé. Si j'ai tenu, c'est parce que ça m'a apporté beaucoup. C'était la plus belle expérience de ma vie. J'y retournerais demain si je pouvais, mais je dois finir mes études d'abord.»

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