Procès du 13-Novembre – «Je remplis mes cuves d’humanité»
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Procès du 13-Novembre«Je remplis mes cuves d’humanité»

Aurélie Silvestre a perdu en 2015 son compagnon et père de ses enfants. Mais elle est présente chaque jour à la Cour d’assises de Paris pour se nourrir de la bonté qui transpire des témoignages.

Depuis quatre semaines, des dizaines et des dizaines de parties civiles, rescapés et proches de victimes, se succèdent devant la Cour d’assises spéciale de Paris pour décrire leur 13-Novembre. Au-delà de l’horreur, leurs témoignages révèlent une profonde humanité.

Depuis quatre semaines, des dizaines et des dizaines de parties civiles, rescapés et proches de victimes, se succèdent devant la Cour d’assises spéciale de Paris pour décrire leur 13-Novembre. Au-delà de l’horreur, leurs témoignages révèlent une profonde humanité.

Photo d’illustration/AFP

Aurélie Silvestre avait 34 ans, un fils de 3 ans et un «gros ventre» de femme enceinte quand son compagnon est décédé au Bataclan le 13 novembre 2015. Au procès où elle est venue pour «comprendre», elle a raconté son histoire «une dernière fois».

«J’ai beaucoup hésité à témoigner», commence à la barre Aurélie Silvestre, qui a déjà relaté son histoire dans un livre. «Je me suis dit que j’allais la raconter une dernière fois, avant de refermer ce chapitre.»

Aurélie, fine blonde aux grandes lunettes, était en couple «depuis quinze ans» avec Matthieu Giroud, prof d’histoire-géographie à la fac. En novembre 2015, ils ont un fils «qui court dans l’appartement», attendent un bébé – ils savent depuis une semaine que ce sera une fille. Ils sont heureux, «c’est presque un peu gros», se disent-ils parfois.

À 21 h 46, depuis le Bataclan, Matthieu envoie un message à sa compagne: «Ça, c’est du rock’n’roll». Une minute après, l’attaque commence, elle fera 90 morts dans la salle de concert.

Cacher ses larmes à son fils

Dès qu’elle est prévenue des événements, Aurélie «sait». Elle est allée «mille fois au Bataclan» avec lui, et comme tant d’autres passés à la barre, ils avaient leurs habitudes dans la salle: au fond, à droite, près de l’entrée. «Il n’avait aucune chance.»

Elle n’aura confirmation du décès de son compagnon que le lendemain soir. Au pas de son père qui craque sur le parquet devant sa chambre, elle comprend. «Je lui demande s’il est mort, il n’a qu’à dire oui.»

Puis elle raconte le quotidien qui reprend le dessus. Seule «avec son gros ventre» et son fils, dans son «salon vide». Les «yaourts préférés» de son conjoint qui périment dans le frigo, ses habits dans le panier à linge sale, les «trois assiettes» qu’elle pose machinalement sur la table du dîner, et les larmes qu’elle cache à son fils en en rangeant une. «J’ai failli casser toutes les assiettes pour n’en laisser que deux et ne pas revivre cette douleur», dit-elle.

À 3 ans, son enfant avait déjà fait le deuil de son père

«Mon fils lui, a tout de suite fait son deuil. Le soir du 14 novembre, il a fait la liste des choses qu’il ne pourrait plus faire avec son papa: manger un kiwi le matin, monter sur ses épaules quand il est fatigué, jouer au foot le samedi après-midi.»

Au mois de mars, elle accouche de sa fille, «une nuit aussi belle que la nuit du 13-Novembre avait été horrible». «Elle est toute chaude, elle est belle, et j’ai la conviction profonde que nous allons vivre, et vivre bien.»

Avec ce procès, elle veut «comprendre». «Ça fait six ans que je tourne autour de ma peine. Matthieu n’est pas que mort, il a été assassiné lors d’une tuerie de masse.»

Au premier jour, le 8 septembre, elle n’était «pas sûre» de pouvoir rentrer dans le Palais de justice de Paris. Dans la grande salle d’audience, elle s’est assise tout au fond. Elle a vu ces rangées de nuques ornées des «cordons verts et rouges», ceux des parties civiles, s’est demandé «quels drames étaient les leurs». «Pour la première fois», dit-elle, elle «touche du doigt la dimension collective» du 13-Novembre.

Galvanisée par le procès

«Je suis revenue quasiment tous les jours. C’est très dur mais je repars souvent galvanisée par ce qui se passe: des gens qui s’étreignent, des mains qui se touchent, des gens qui s’enlacent.»

À ses enfants, aujourd’hui âgés de 9 et 5 ans, elle raconte des morceaux du procès. Les parties civiles qui ont donné à manger aux accusés un soir où l’audience s’éternisait. L’histoire du frère rugbyman qui a sauvé sa sœur des balles en la plaquant au sol devant Le Carillon. Celle du policier qui s’est allongé sur le corps d’un jihadiste dont la ceinture n’avait pas explosé, pour protéger les otages du Bataclan. Celle de l’homme qui est resté aux côtés d’une femme alors qu’il ne la connaissait pas, parce qu’elle était trop terrifiée pour s’enfuir.

«Je remplis mes cuves d’humanité», sourit Aurélie, dont la voix a à peine tremblé pendant sa déposition, mais qui a ému toute la salle.

(AFP)

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