Actualisé 10.07.2013 à 20:19

LuxembourgJean-Claude Juncker annonce sa démission

Premier ministre du Luxembourg depuis 18 ans et doyen des dirigeants européens, a été contraint à la démission mercredi après la défection de ses alliés socialistes suite à un scandale lié au service de renseignement.

«Je convoque un conseil de gouvernement demain à 10H00, et je présenterai la démission du gouvernement au Grand duc», a déclaré M. Juncker devant les députés après sept heures de débat.

Des élections vont être organisées, probablement en octobre. M. Juncker a indiqué aussitôt qu'il pensait se représenter à un mandat politique dans son pays, sans préciser s'il entendait de nouveau briguer le poste de chef du gouvernement.

Les socialistes, ses alliés au gouvernement, l'avaient lâché dans l'après-midi en déposant une motion demandant la dissolution de la Chambre des députés et l'organisation d'élections anticipées dans les trois mois. Son parti chrétien social se retrouvait donc isolé avec 26 députés sur 60.

«Il a fait les mauvais choix»

«Le Premier ministre doit prendre ses responsabilités, non pas parce qu'il est malhonnête ou incompétent mais parce qu'il a fait les mauvais choix», avait déclaré le président du parti socialiste, Alex Bodry. «Il y a eu de graves dysfonctionnements. La responsabilité du Premier ministre est engagée», avait-il asséné.

«Je constate qu'une majorité de la Chambre veut des élections anticipées», a déclaré M. Juncker devant les députés. «Il n'y avait pas d'autre choix que de présenter la démission du gouvernement».

Inamovible Premier ministre du Luxembourg depuis janvier 1995, Jean-Claude Juncker, était le dernier grand artisan de la construction européenne. A seulement 58 ans, il détenait le record de longévité à la tête d'un gouvernement européen, ayant rejoint le club des dirigeants de l'UE alors que François Mitterrand et Helmut Kohl étaient encore au pouvoir.

«Si je transpire, ce n'est pas parce que j'ai peur mais parce qu'il fait chaud», avait-il lancé mercredi au début de son intervention. Mais son légendaire sens de l'humour et une plaidoirie de deux heures n'ont pas permis de retourner la situation.

Il s'était presque posé en victime

Contrairement à ce que beaucoup prédisaient, ce vieux lion de la politique n'avait pas baissé les bras d'emblée. Bien au contraire, il n'avait rien lâché, récusant point par point toutes les accusations.

Mis en cause par une commission parlementaire pour sa «responsabilité politique» dans les dérives du service de renseignement (SREL), il avait accusé cette dernière d'avoir elle aussi failli dans le contrôle des activités de ce service.

Admettant tout au plus quelques «erreurs», il s'était presque posé en victime : «je ne suis pas d'accord pour endosser la responsabilité, car si c'était le cas, chaque ministre devrait alors être responsable de la moindre erreur commise par un fonctionnaire».

Membre du gouvernement luxembourgeois sans discontinuer depuis plus de 30 ans, Jean-Claude Juncker est accusé par ses détracteurs d'avoir délaissé son petit pays au profit de l'Europe, son grand engagement, et de l'euro, pour lequel il s'est battu pendant huit ans à la tête de l'Eurogroupe.

Il pourrait tenter de se succéder à lui-même

En cas de retrait de M. Juncker, la question de sa succession reste ouverte. Toujours très populaire, notamment auprès des jeunes, il pourrait tenter de se succéder à lui-même en étant en octobre tête de liste des chrétiens-sociaux, la première formation politique du pays.

Mais d'autres noms sont évoqués, en particulier celui de Viviane Reding, la grande rivale de M. Juncker au sein de son parti, exilée depuis près de 15 ans à la Commission européenne à Bruxelles, où elle est actuellement chargée de la Justice.

Le compte à rebours a commencé en décembre 2012, quand une commission d'enquête parlementaire a été créée après la révélation d'une écoute faite par l'ancien chef du service de renseignement lors d'un entretien dans le bureau même du Premier ministre. Le SREL, placée sous l'autorité hiérarchique du chef du gouvernement, est aussi accusé d'avoir fiché des milliers d'habitants, tenté de déstabiliser un magistrat, sans compter des malversations comme des reventes de voitures de luxe achetées à prix réduit dans les années 2004-2009.

Le climat avait été alourdi par des accusations contre le ministre des Finances, Luc Frieden, soupçonné d'avoir tenté d'étouffer, lorsqu'il était à la Justice, l'enquête sur une série d'attentats à la bombe qui avaient traumatisé le pays dans les années 80. (afp)

Juncker, dernier dinosaure de la construction européenne

Inamovible premier ministre du Luxembourg depuis plus de 18 ans, Jean-Claude Juncker, qui a annoncé mercredi soir sa démission, était le doyen des dirigeants de l'UE.

A seulement 58 ans, M. Juncker détient le record de longévité à la tête d'un gouvernement européen. Il est devenu premier ministre en janvier 1995, alors que François Mitterrand et Helmut Kohl étaient encore au pouvoir.

Il a donc vécu la profonde transformation de l'Union européenne, l'échec du traité constitutionnel en 2005, l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne quatre ans plus tard, puis la crise de la dette et le sauvetage de l'euro, une tâche à laquelle il s'est consacré avec ardeur pendant huit ans.

Certains lui reprochent d'avoir délaissé le Grand Duché au profit de l'Europe, et d'avoir ainsi fait preuve d'une négligence coupable vis-à-vis des dérives de son service de renseignement, qui ont provoqué sa chute. Jean-Claude Juncker, membre du gouvernement depuis 30 ans, est pourtant la figure écrasante de la politique du Luxembourg, où il demeure populaire malgré le scandale.

«En passant en revue les 30 dernières années, je dirais que pendant les 10 premières j'aurais dû être plus indulgent à l'égard des autres. Et les trois dernières années, j'aurais dû être moins indulgent», avait-il admis récemment.

A la croisée des chemins franco-allemands

Européen convaincu, il s'est toujours considéré comme à la croisée des chemins franco-allemands. «Quand je veux parler en français, je pense en allemand, quand je veux parler allemand, je pense en français, et au final je suis incompréhensible dans toutes les langues», a-t-il un jour lancé avec son légendaire sens de l'humour.

Cette proximité avec ses grands voisins ne l'empêche pas de les égratigner, comme quand il jugeait que l'«orchestre franco-allemand n'est jamais d'une qualité qui impressionnerait les mélomanes politiques».

«Il a une opinion, et il l'exprime aussi»

M. Juncker, dirigeant d'un des plus petits pays (537'000 habitants) de l'UE, n'a jamais hésité à hausser le ton contre les capitales, notamment pour refuser un éventuel diktat franco-allemand. Il «a deux défauts catastrophiques: il a une opinion, et il l'exprime aussi», a dit de lui un jour un responsable européen.

Son franc-parler lui a peut-être coûté le poste de président du Conseil européen dont il rêvait en 2009. Il a mis cette défaite sur le compte d'une opposition à la fois du président français d'alors, Nicolas Sarkozy, qui ne l'aimait pas, et de la chancelière Angela Merkel.

Son viatique a toujours été la promotion de la construction européenne, avec une vision fédéraliste qui lui a valu en 2006 de recevoir le prestigieux prix Charlemagne pour l'unification européenne.

Idéalisme et sens des réalités

Mais il a toujours fait cohabiter son idéalisme avec un solide sens des réalités, notamment au service des intérêts de son pays dont il a longtemps défendu bec et ongles le secret bancaire. «Pour moi, l'Europe est un mélange d'actions concrètes à mener et de convictions fortes, voire presque ferventes», confiait-il récemment à la télévision allemande. «Mais les convictions fortes n'apportent rien quand on ne fait pas preuve de pragmatisme».

Enfant de l'après-Guerre dont le père fut enrôlé de force dans la Wehrmacht, Jean-Claude Juncker, né le 9 décembre 1954, a toujours considéré les intérêts de son pays comme étant intimement liés à la cause de l'Europe.

Mais si son père a «joué un rôle important» dans sa vie, c'est aussi en tant que syndicaliste et ouvrier métallurgiste. Un héritage qui fait de ce fumeur invétéré, amateur de cognac, un homme au profil politique atypique: pilier du Parti chrétien-social luxembourgeois, classé à droite, il ne cache pas la défiance que lui inspire le libéralisme à tout crin.

Il soulignait récemment la nécessité d'accorder plus de place à la dimension sociale, «enfant pauvre de l'Union économique et monétaire». «Juncker, c'est le chrétien-démocrate le plus socialiste qui existe», résume le chef de file des écologistes au Parlement européen, Daniel Cohn-Bendit. A part une brève interruption au début des années 2000, il a d'ailleurs toujours gouverné le Luxembourg avec les socialistes.

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