Actualisé 16.06.2018 à 16:43

FootballKrasnodar, la ville oubliée, a pris sa revanche

L'un des plus beaux stades de Russie, et sûrement le plus moderne, n'a pas été sélectionné pour la Coupe du monde, alors que son club résident est performant. Explications.

de
Tim Guillemin - Togliatti
Boudé pour la Coupe du monde, le stade de Krasnodar a accueilli un match amical entre l'Espagne et la Tunisie le 9 juin dernier.

Boudé pour la Coupe du monde, le stade de Krasnodar a accueilli un match amical entre l'Espagne et la Tunisie le 9 juin dernier.

EPA/EFE JAVIER ETXEZARRETA

Lorsque le comité d'organisation de la Coupe du monde a choisi les onze villes hôtes, il en a écarté une de manière de prime abord très étonnante: Krasnodar.

Le FKK est en effet le club qui monte en Russie et surtout une exception monumentale dans un pays où les oligarques investissent toujours à perte dans les clubs moscovites ou le Zénit Saint-Pétersbourg, sans se soucier d'une quelconque rentabilité. Le modèle économique de ces clubs est pour l'heure inexistant. Enfin, il ne repose plutôt que sur le porte-monnaie, certes plutôt bien fourni, de leur propriétaire.

Instabilité chronique des clubs russes

Mais lorsque les effets de la crise se font sentir - comme cela a été le cas ces dernières années en raison de problèmes géopolitiques majeurs (Donbass, Crimée, boycott international) -, les puissants clubs de l'ouest du pays ont moins de ressources. Les droits télévisés sont très faibles, les entrées au stade ne procurent pas de revenus suffisants, tandis que le marketing est quasiment inexistant. Bref, les clubs russes ont des problèmes de ressources, qui sont même encore plus criants en dehors des clubs moscovites ou du Zénit.

Dans les autres formations, c'est clair: ce sont les gouvernements locaux qui décident. Les investissements peuvent aller très vite vers le haut (Anji Makhatchkala il y a quelques années). Lorsque les budgets sont réévalués, chaque année, les mauvaises surprises peuvent pourtant apparaître. L'Amkar Perm est au bord de la faillite cette année, mais il ne s'agit pas d'une exception, malheureusement. Chaque saison, un ou deux clubs de l'élite sont relégués administrativement, n'arrivant plus à payer les salaires. Pour ces clubs-là, il n'existe aucune stabilité à travers les années.

Le Rubin Kazan a été deux fois champions en 2008 et 2009 lorsque le gouvernement du Tatarstan avait les moyens de faire vivre une équipe de très haut niveau. Depuis trois ans, le football n'est plus la priorité. Le budget a été drastiquement baissé et le club n'ayant pas d'autres ressources. Il survit comme il peut malgré un stade de très grande qualité.

Un président visionnaire

Au milieu de ce tableau guère reluisant se dresse le bon exemple: le FK Krasnodar. Son président n'est pas un gouverneur local. C'est un milliardaire fou de football, avec une vision claire qui diffère énormément de celle de ses collègues. Sergeï Gazitski n'a pas grand chose en commun avec Roman Abramovitch, mis à part un magnifique yacht, quand même. Le président du FK Krasnodar a eu une très bonne idée, celle d'investir dans le marché de détail. Il est devenu milliardaire en vendant une grande partie de son entreprise à l'Etat et depuis il se consacre exclusivement à son club de football, avec trois axes forts: une identité locale très appuyée, une académie qui doit produire la majorité des joueurs et des infrastructures de tout premier plan. Un pari fou? Sergeï Gazitski est en train de le réussir.

En février de cette année, ses M19 sont allés jusqu'en play-off de la Youth League, à deux pas des demi-finales de Colovray. Ils ont été battus aux tirs au but par le Real Madrid devant 34'000 spectateurs dans un stade à guichets fermés à Krasnodar. Ses équipes de jeunes sont déjà une référence en Russie et fournissent des joueurs à son équipe première, qui vient de terminer quatrième du championnat (qualifiée en phase de poules de la Ligue Europa) devant le Zénit Saint-Pétersbourg.

Le Barça en exemple

La première équipe est entraînée par Murad Musayev, un technicien local, de Krasnodar même. Dans la vision de Sergeï Gazitski, Krasnodar doit ressembler au FC Barcelone, tant dans le style de jeu que dans la qualité de la formation. Plutôt que d'acheter des stars, il a créé le Park Krasnodar, un complexe réunissant 27 terrains de football et où 11'000 enfants et adolescents jouent quotidiennement au football! 320 équipes de jeunes vivent à temps plein au sein de ce complexe, un chiffre complètement fou.

Et puis, il y a ce stade, ultra-moderne, avec son écran géant occupant tout le tour du dernier anneau, à l'image de ce qui se fait dans les patinoires américaines. Dès que le FK Krasnodar marque, le tour du stade s'illumine avec le portrait du buteur et diverses animations technologiques qui en font un stade à la pointe; une arène plus moderne que tous les stades du pays, même ceux construits pour la Coupe du monde.

Un choix politique

Krasnodar, cependant, a été écarté de la liste des villes-hôtes au profit de destinations bien moins séduisantes sportivement comme Saransk, Kaliningrad et Sotchi, dont les stades risquent fort de sonner creux les prochaines années. Kaliningrad, enclave russe au nord de la Pologne, a été choisie pour démontrer encore un peu plus que la Russie entend accroître son influence en Europe de l'est, tandis que Sotchi doit être la vitrine de luxe du pays, comme avec les JO ou le Grand Prix de Formule 1.

Bref, ces choix ne répondent à aucune logique sportive. Un peu comme si l'ASF se privait de Lucerne et décidait d'organiser la Coupe du monde à Lenzburg, Yverdon et Crans-Montana. Cette décision, évidemment politique, a été très mal reçue du côté de cette ville du sud de la Russie, qui s'est rattrapée en convainquant l'équipe d'Espagne à venir établir son camp de base au Park Krasnodar. Quand même.

Le but de Gazinski, tout un symbole

Et Krasnodar a pris une autre revanche, plutôt inattendue, lors du premier match de cette Coupe du monde. Alors que tout le monde attendait le buteur Fyodor Smolov face à l'Arabie Saoudite, le 1-0 a été inscrit par Yuri Gazinski, travailleur de devoir au milieu de terrain et joueur du FK Krasnodar. Lors de cette Coupe du monde, comme un symbole, Krasnodar a donc montré la voie au football russe. Ce n'est sans doute qu'un début.

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