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Cylisme sur pisteKüng: «J'ai de la marge et je veux rouler plus vite»

Couronné champion d'Europe de la poursuite, samedi dans «son» Vélodrome Suisse à Granges (SO), le Thurgovien est sur un nuage.

par
Oliver Dufour
Granges
Le Thurgovien de 21 ans n'avait encore jamais roulé aussi vite.

Le Thurgovien de 21 ans n'avait encore jamais roulé aussi vite.

Stefan Küng a tutoyé la perfection à l'occasion de ces joutes continentales. Paré d'argent jeudi lors de la poursuite par équipe, puis irrésistible samedi lors de la spécialité individuelle, en battant deux fois le record national (désormais à 4'14'992) pour atteindre la 7e marque de l'histoire dans l'opération, le rouleur de seulement 21 ans pourrait même encore réussir un podium dimanche dans l'épreuve de l'américaine avec Théry Schir, tant sa forme actuelle est impressionnante. Et lorsqu'on connaît la marge de progression de l'athlète, ce n'est sans doute pas terminé. Un avis qu'il partage.

Qu'éprouvez-vous, à chaud?

J'ai la chair de poule, c'est sûr! Devant «mon» public, dans «mon» vélodrome, où je n'ai pas arrêté de m'améliorer au cours des deux dernières années, réussir l'un des meilleurs temps de l'histoire de la poursuite individuelle et devenir champion d'Europe, c'est incroyable. Le sentiment est dur à décrire, mais c'est fantastique.

Sur le papier, votre titre de champion du monde est le plus important. Mais celui-ci a-t-il encore plus de valeur parce qu'il s'est disputé en Suisse et que vous avez réussi ces temps?

Je n'aime pas comparer mes succès, parce que chacun a une histoire derrière. Il y a toujours un long chemin à parcourir jusqu'à ce qu'on puisse fêter un succès. Et j'ai toujours dit que je voulais progresser pas à pas. A un moment donné, je me suis dit que j'aimerais bien descendre sous les 4'15''. J'ai toujours procédé étape par étape. Dans les grands événements, ça me permet de continuer à repousser mes limites. Aujourd'hui (ndlr: samedi), j'ai réussi un bon temps en qualifications et j'ai senti que j'avais encore un peu de réserves et que je pouvais encore un peu améliorer mon temps. Le «chrono» est une chose, remporter la course en est une autre. J'ai gagné, je suis champion d'Europe et je ne peux pas le classer. Je ne veux pas le classer. C'est simplement génial.

Vous saviez déjà depuis un certain temps que vous pouviez rouler aussi vite?

J'ai eu le sentiment que je pouvais rouler en 4'15''. Quand j'ai travaillé avec Laurent Gané (ndlr: entraîneur français, ancien champion olympique de vitesse,) en 2012, il m'avait déjà dit: «Tu as les qualités nécessaires. Tôt ou tard tu les atteindras». Mais c'est une chose d'en être capable. Il faut aussi l'accomplir et ce n'est pas toujours si facile. C'est un vrai pas depuis Paris (ndlr: aux Mondiaux l'an dernier, où il est devenu champion du monde). Là-bas j'étais malade avant le départ de la poursuite. J'avais une infection pulmonaire. Maintenant je suis en bonne santé, je suis mûr d'une saison sur route de plus et c'est en quelque sorte une suite logique. Le public m'a aussi porté. J'ai préparé ce «match à domicile» de façon particulière. Je n'ai besoin de personne pour me distraire ou me motiver. Je n'ai rien contre les gens, mais ma concentration est limitée. J'en ai besoin pour ressentir tout mon corps, parce que la poursuite c'est justement d'avoir des sensations parfaites. Je suis fier d'atteindre une telle performance, mais c'est surtout une question d'être prêt le jour J.

Vers le 3e kilomètre, vous avez donné un coup d'accélérateur. C'était délibéré?

Oui. J'ai très mal commencé. Le timing en sortant de la machine n'était pas parfait. J'ai d'abord essayé d'établir un peu de régularité au tour, en 15''5, puis je me suis dit que j'accélèrerais un peu, pour voir comment ça allait. J'ai roulé en 15''2 en tour et j'ai pu faire la différence. A la fin c'était très dur. J'ai dû me battre dans les trois derniers tours. Dans le dernier tour, je savais que j'avais gagné, puis Daniel (ndlr: Gisiger, son coach) m'a crié: «temps record!» et j'ai une nouvelle fois tout donné, mais je dois avouer que vingt mètres avant la ligne j'ai relâché de la pression et je suis resté de justesse sous les 4'15''! Un temps parfait.

Vous avez dit que poursuite individuelle était la plus belle discipline du cyclisme. Pourquoi?

C'est la perfection de l'athlète. Il doit être prêt au départ, à 100%. Puis le départ est donné, il faut trouver le bon rythme sur le premier tour, bien se lancer. Sur le deuxième tour, il s'agit de prendre de la vitesse et de se caler sur le temps qu'on veut faire. Après, il faut sentir à quelle vitesse on peut aller. Pas trop vite et pas trop lentement. La marge est extrêmement fine. Il faut sentir où sont les limites. Et le dernier kilomètre, voir même les deux derniers, il faut tout donner jusqu'à la ligne. Parfois on a l'opposé, comme aux championnats du monde, qui était serré jusqu'au dernier demi-tour. Ca montre les capacités physiques de l'athlète, mais aussi ses capacités mentales. Se battre contre le temps, contre l'adversaire, contre soi-même. Et de dépasser ses limites.

Vous parlez de feeling, mais lorsqu'on regarde vos temps au tour, ce sont presque toujours les mêmes. C'est l'entraînement?

Oui, aussi. C'est dur à dire. Je ne me dis pas: «Ah, là je dois pousser aussi fort sur les pédales». C'est juste que ça vient. Je suis dans mon tunnel. Je ne regarde pas le nombre de tours, je ne regarde que les temps que Daniel m'indique. Je ne regarde le nombre de tours restants qu'à partir de 5 ou 6 tours du but. Sinon je me concentre sur ma position, sur la ligne, sur les sensations de mon corps: suis-je bien, pas bien? Est-ce que ça tourne bien? Avec les temps que je reçois, j'affine. Si c'est 15''6 et que je veux faire 15''5, il faut donner encore un petit peu, mais pas trop, essayer de sentir tout ça, justement. C'est vraiment ton corps qui détermine à quelle vitesse tu peux aller. Depuis Minsk, où j'ai couru ma première poursuite individuelle de haut niveau (ndlr: aux Mondiaux en 2013, avec une médaille de bronze à la clé), j'ai fait environ vingt poursuites et à chaque fois j'ai appris quelque chose. Avec les deux temps que j'ai faits aujourd'hui, je peux vraiment porter le maillot de champion du monde avec un plus grand honneur encore, parce qu'il y a seulement trois personnes au monde qui ont roulé plus vite que moi (ndlr: Jack Bobridge, Chris Boardman et Rohan Dennis) dans l'histoire. Ca veut vraiment dire quelque chose…

A pas encore 22 ans, la carrière qui s'ouvre devant vous est incroyable.

C'est vrai. C'est mon huitième titre européen. J'ai eu beaucoup de succès. Mais pour moi le plus important est que j'ai toujours progressé. C'est ce que la poursuite indique. Chaque année j'ai abaissé le record de Suisse, chaque année je me suis amélioré. Et je veux continuer comme ça.

Vous allez chercher le record du monde (en 4'10''534), si vous continuez!

Le record du monde, c'est une marque... incroyable! Mais à Minsk j'avais fait 4'22''. Jamais je n'aurais rêvé tourner en 4'14''. Je vais m'améliorer, on verra ce que ça donne dans le futur.

Où sont vos limites?

J'ai encore de la marge. J'ai le sentiment que je peux rouler encore plus vite. Je n'aurais que 22 ans en novembre. D'autres ont réalisé leur meilleur temps à cet âge. Je ne veux pas devenir le meilleur aussi vite que possible, mais le veux l'être un jour. Je ne sais pas où sont mes limites. Je veux toujours rouler plus vite, c'est tout ce que je peux dire.

Avec la Coupe du monde à Cali (Col) à la fin du mois et les Mondiaux de Londres en mars vous avez encore deux chances d'y parvenir avant les Jeux de Rio.

La poursuite individuelle est au programme à Cali et je vais y participer. Mais c'est un vélodrome partiellement ouverte et donc pas vraiment une piste à records. A Londres, il faudra voir. Ca pourrait arriver, mais je ne m'y rends pas en disant que je veux améliorer mon temps. J'y vais pour défendre mon titre mondial. J'espère juste que ça viendra un jour.

Twitter, @Oliver_Dufour

Poursuite individuelle, les 10 meilleurs temps de l'histoire:

4'10''534 (record du monde)

Jack Bobridge (Aus)

Sydney, championnats d'Australie 2011

4'11''114*

Chris Boardman (GB)

Manchester, finale des championnats du monde 1996

4'13''353*

Chris Boardman (GB)

Manchester, championnats du monde 1996

4'13'399

Rohan Dennis (Aus)

Sydney, championnats d'Australie 2011

4'14''427

Jack Bobridge (Aus)

Adelaide, qualifications des championnats d'Australie 2010

4'14''845

Jack Bobridge (Aus) (record des Jeux du Commonwealth)

Delhi, qualifications des Jeux du Commonwealth 2010

4'14''992

Stefan Küng (S) (record de Suisse)

Granges, championnats d'Europe 2015

4'15''015

Geraint Thomas (GB)

Manchester, Coupe du monde 2009

4'15''031

Bradley Wiggins (GB)

Pékin, qualifications des Jeux olympiques 2008

4'15''160

Taylor Phinney (USA)

Pruszkow (Pol), championnats du monde 2009

*Les deux temps de Boardman avaient été réalisés en position «Superman», (couché sur un guidon de triathlon), qui a par la suite été interdite par l'UCI.

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