Genève: L'arnaqueur au long cours continue en toute liberté

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GenèveL'arnaqueur au long cours continue en toute liberté

Poursuivi au moins depuis 2012, un entrepreneur qui multiplie les faillites depuis 30 ans reste libre de travailler. Témoignage.

par
Maria Pineiro
Le SIT a épinglé une entreprise de construction administrée par P. en décembre. (Photo: mpo)

Le SIT a épinglé une entreprise de construction administrée par P. en décembre. (Photo: mpo)

«J'ai déposé une plainte en 2014 contre P. dans le canton de Vaud. Depuis, elle a été regroupée à d'autres procédures à Genève, mais P. n'a toujours pas été jugé et il continue ses affaires.» André* fait partie des nombreuses victimes de l'entrepreneur genevois dénoncé par le Syndicat interprofessionnel des travailleurs (SIT) fin décembre pour la faillite d'une entreprise de construction (lire «20minutes» de 19 décembre). «Lorsque j'ai lu cet article, j'ai eu la nausée.» Le SIT revenait alors sur le parcours de l'homme d'affaires actif dans de multiples secteurs et au palmarès de 12 faillites en 30 ans.

André rencontre P. en 2008 par des relations d'affaires. Rapidement, ce dernier lui demande un prêt de 30'000 euros afin de racheter une entreprise française. «P. prétend que la société est saine et qu'il va rapidement générer des bénéfices importants. Il m'a mis en confiance, notamment en me présentant son père, un ancien conseiller d'Etat, lors d'un déjeuner dans un palace. Tout semblait attrayant», précise André, actif dans l'immobilier. Il est d'autant plus enclin à procéder à ce prêt que P. s'engage à investir plus de 400'000 fr. dans un de ses projets d'achat d'appartements. A cette époque, les poursuites contre P. sont déjà conséquentes.

Pas de remboursement

A l'échéance donnée, André n'est pas remboursé. P. devient injoignable. Malheureusement pour André, sur les promesses de P. d'investir dans ses affaires, il a entamé les procédures pour l'achat d'un appartement à 1 million. «J'ai signé une promesse de vente. Je me suis donc retrouvé coincé avec des pertes conséquentes si je ne m'exécutais pas dans les délais. Une somme que j'évalue à 100'000 fr. Cela m'a coûté 40'000 fr en indemnités et frais aux vendeurs.» Une dette que P. ne reconnaît pas, affirmant en audience devant un procureur n'avoir jamais signé le contrat.

Après plusieurs démarches et de nouveaux frais André récupère quelque 19'000 fr. et porte plainte. P. est poursuivi pour banqueroute frauduleuse, fausses déclarations à l'Office des poursuites, faux dans les titres et escroquerie.

Nombreuses sociétés

Les registres du commerce et des poursuites ainsi que les procès-verbaux d'audience permettent de retracer le parcours du mauvais payeur. D'après le SIT, P. est personnellement poursuivi à hauteur de 6 millions de fr. Un document des poursuites daté de 2011 dans le canton de Vaud permet de constater que tout y passe: assurance maladie, impôts, contraventions. Sa dernière entreprise a accumulé des poursuites à hauteur de 2 millions avant de faire faillite. Elles portent notamment sur les cotisations AVS, LPP et Suva.

Les plaintes et créanciers n'y ont rien fait: P. a continué de travailler sans systématiquement annoncer aux poursuites ses différents mandats comme il ressort des procès-verbaux d'audition. Face à ce type de parcours, les syndicats craignent qu'un «sentiment d'impunité» ne se développe.

Nous n'avons pas réussi à joindre P. afin qu'il puisse s'expliquer sur les faits qui lui sont reprochés. Le Ministère public confirme des procédures en cours. Il indique que lors d'enquêtes, le principe est que les particuliers puissent continuer à déployer leurs activités.

*Prénom d'emprunt

L'affaire P. est qualifiée de complexe par le Ministère public, car elle «exige en particulier l'examen de la faillite à l'origine de la procédure pénale (inventaire des actifs, état de collocation, etc)». Il précise que les condamnations en lien avec les faillites frauduleuses sont en augmentation. En 2017, 21 condamnations ont été prononcées, contre 16 en 2016. La période 2010 à 2015 en a vu en moyenne une douzaine. «Insuffisant», selon les syndicats qui dénoncent de nombreux cas.

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