Tunisie: L'exclusion des jeunes nourrit le jihadisme
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TunisieL'exclusion des jeunes nourrit le jihadisme

Les espoirs douchés après la révolution, un fort sentiment d'exclusion et des violences policières expliquent pourquoi des citoyens embrassent les idées jihadistes, selon des experts.

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05.08  Scotland Yard a affirmé mercredi l'existence d'un «lien» entre l'attaque jihadiste contre le musée du Bardo à Tunis le 18 mars (à gauche) et celle contre un hôtel de Port El Kantaoui, près de Sousse.

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31.07 Le président tunisien Beji Caid Essebsi a décidé de prolonger l'état d'urgence de deux mois à partir du 3 août, a annoncé un communiqué diffusé vendredi.

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Fethi Belaid
22.07 Le Parlement tunisien a entamé mercredi trois jours de débats pour adopter une nouvelle loi «antiterroriste». Critiqué par des ONG, le texte est attendu depuis des mois après des attaques sanglantes revendiquées par le groupe État islamique.

22.07 Le Parlement tunisien a entamé mercredi trois jours de débats pour adopter une nouvelle loi «antiterroriste». Critiqué par des ONG, le texte est attendu depuis des mois après des attaques sanglantes revendiquées par le groupe État islamique.

Keystone

Depuis la révolution, qui a mis fin à une dictature de près de 23 ans en janvier 2011, le pays est porté aux nues par la communauté internationale pour ne pas avoir sombré dans la violence comme d'autres pays du «printemps arabe», et pour avoir organisé des élections libres malgré les difficultés.

Mais la Tunisie est aussi le principal fournisseur de djihadistes en Syrie, en Irak et en Libye, avec quelque 3000 ressortissants dans ces zones de conflit. Quant à celui qui a tué 38 touristes étrangers vendredi dans un hôtel de Port El Kantaoui, il a été identifié par les autorités comme un étudiant en master de 23 ans, suscitant choc et incompréhension dans le pays.

L'attaque de Sousse en vidéo

Peu étonnant, estime pourtant la politologue Olfa Lamloum. Avec la révolution, beaucoup de jeunes Tunisiens «pensaient qu'un monde meilleur était enfin possible dans leur pays. Aujourd'hui, leur désillusion est totale. Pour l'immense majorité d'entre eux, rien n'a changé», explique-t-elle.

Chômage et corruption

«Ils sont toujours au chômage, sans couverture sociale, exclus de la scène politique officielle, confrontés à la corruption de l'administration et souvent victimes de la violence policière», ajoute-t-elle.

La police reste vue par beaucoup comme symbole de répression et d'arbitraire, les services de sécurité sur lesquels s'appuyait le dictateur Zine El Abidine Ben Ali n'ayant toujours pas fait l'objet d'une réforme majeure.

«Dans les quartiers pauvres comme Douar Hicher ou Hay Ettadhamen, en banlieue de Tunis, et dans tous les quartiers marginalisés, le principal ennemi commun entre groupes salafistes et jihadistes et des jeunes qui ne sont pas nécessairement intégristes, c'est la police», affirme Alaa Talbi, militant de la société civile et directeur exécutif du forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES).

Système éducatif défaillant

Sans compter un système éducatif défaillant et une économie qui ne parvient plus à fournir d'emplois adaptés aux jeunes diplômés. Parmi eux, le taux de chômage s'élève à 30% selon les chiffres officiels.

«Aujourd'hui en Tunisie, les diplômes ont cessé de garantir l'ascension sociale des jeunes. Pis encore, comme le relèvent certaines études: plus un jeune est diplômé, moins il aura la chance de trouver un emploi», selon Mme Lamloum.

En résulte «un rejet total de l'Etat et de ses politiques, un Etat qui s'est avéré incapable de donner de l'espoir et de garantir l'égalité des chances». La pauvreté n'explique pas, seule, la radicalisation. Si le tueur présumé de Port El Kantaoui était issu d'un milieu très pauvre, des jeunes de la classe moyenne rejoignent aussi des groupes extrémistes.

Ces derniers répondent en effet à une quête de sens chez ces jeunes, selon Monica Marks, chercheuse invitée au conseil européen des relations internationales (ECFR). En leur donnant non seulement un salaire, mais aussi une idéologie et un sentiment d'appartenance, ils leur offrent la possibilité de «se définir comme des héros ou des combattants de la liberté».

Nombreux recruteurs

Dans les quartiers comme Hay Ettadhamen, les recruteurs sont légion, assure à l'AFP Walid, un jeune chômeur qui y habite. «Il suffit que tu ailles à la mosquée de temps en temps. Quelqu'un vient te faire du lavage de cerveau», dit ce jeune homme mince d'une vingtaine d'années.

Après l'attentat de vendredi, le gouvernement a annoncé la fermeture d'environ 80 mosquées opérant hors du contrôle des autorités et incitant selon lui à la haine. Mais Walid explique que les recruteurs oeuvrent discrètement et «dans beaucoup, beaucoup de mosquées».

A ses côtés, son ami Jamaleddine, 28 ans, enchaîne les cigarettes en maudissant le sort de sa génération. «Plus que tout, je veux vivre une bonne vie, je veux mes droits», dit-il. Mais pour certains jeunes, il n'y a «que deux options: aller (clandestinement) en Europe ou aller rejoindre Daech en Irak ou en Syrie», lâche-t-il avec colère. (ats)

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