La beauté noire triomphe dans les maisons fondées pendant l’ère coloniale

Dior rend hommage à la chanteuse Joséphine Baker à travers sa collection haute couture printemps-été 2023, présentée ce lundi 23 janvier à Paris.

Dior rend hommage à la chanteuse Joséphine Baker à travers sa collection haute couture printemps-été 2023, présentée ce lundi 23 janvier à Paris.

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Hommage à Joséphine Baker chez Dior. 100% de mannequins noirs et métis chez Balmain. Ces rares défilés de haute couture où les femmes non blanches occupent une place centrale.

par
Emmanuel Coissy

Des portraits de Nina Simone, d’Eartha Kitt et de Joséphine Baker couvent du regard les mannequins du défilé Dior. Ce lundi 23 janvier, la maison parisienne a présenté sa collection haute couture printemps-été 2023 au musée Rodin dans un écrin de rêve: une installation intitulée «Noir est beau» (en français!), conçue par l’artiste new-yorkaise Mickalene Thomas. En tout, treize personnalités ornent les murs. Toutes des femmes noires et métisses dont l’image monumentale a été reproduite en broderie. «Cette scénographie est née d’une conversation sur l’importance des figures féminines noires qui sont devenues des références en brisant les barrières raciales et en évoluant à contre-courant», confie la plasticienne dans une note d’intention. Parmi les modèles figure une grande proportion de filles non blanches. Un choix audacieux pour une maison de couture historique.

Un look inspiré par la mode des Années folles, époque où Joséphine Baker est devenue célèbre.

Un look inspiré par la mode des Années folles, époque où Joséphine Baker est devenue célèbre.

Dior

L’esprit de Joséphine Baker (1906-1975), Américaine naturalisée Française, plane donc sur la nouvelle collection dessinée par Maria Grazia Chiuri, directrice artistique de Dior. Moins la danseuse de la «Revue nègre» ou la créature à la ceinture de bananes que la star internationale, fantasque et glamour, la chanteuse de Paris, la résistante et la militante contre le racisme dont la dépouille repose au Panthéon, depuis 2021. Jean-Claude Baker racontait au Huffington Post, en 2010, que sa mère était une très bonne amie de Christian Dior et de Pierre Balmain et qu’ils aimaient l’habiller.

L’unique cliente noire de la haute couture

Dior, collection haute couture printemps-été 2023. Décor intitulé «Noir est beau», créé par Mickalene Thomas.

Dior, collection haute couture printemps-été 2023. Décor intitulé «Noir est beau», créé par Mickalene Thomas.

Dior

Les deux couturiers ouvrirent leurs maisons dans l’immédiate après-guerre. À cette époque, la France étendait sa puissance coloniale sur quatre continents. Joséphine Baker était l’unique noire cliente de la haute couture. Les cabines de mannequins étaient exclusivement composées de femmes blanches. La beauté noire ne s’est invitée dans le cénacle de la couture française qu’à partir des années 1960, grâce à Paco Rabanne. Aujourd’hui encore, les femmes non blanches sont ultraminoritaires dans les défilés de mode.

En septembre, Balmain a présenté sa collection haute couture printemps-été 2023, portée exclusivement par des noires et des métisses.

En septembre, Balmain a présenté sa collection haute couture printemps-été 2023, portée exclusivement par des noires et des métisses.

Gamma-Rapho via Getty Images

La plupart des marques anciennes ne cessent de vanter leur patrimoine sans s’interroger sur l’absence de femmes noires dans leur histoire. Dior fait exception, aujourd’hui, mais avant elle, il y a eu Balmain. En septembre dernier, la maison proposait sa collection haute couture printemps-été 2023, portée exclusivement par des noires et des métisses. Olivier Rousteing, son directeur artistique, est sensible à la question. Peut-être en raison de sa couleur de peau - ses parents biologiques sont natifs de la Corne de l’Afrique - et de sa fascination pour les États-Unis d’où ont essaimé les mouvements en faveur d’une mode inclusive. Infusée par le Black Lives Matter, la marque de prêt-à-porter de Rihanna, par exemple, en est la parfaite illustration.

Les créateurs tentent d’éviter les clichés

La collection haute couture printemps-été 2023 de Schiaparelli évite de tomber dans l’exotisme, à l’exception peut-être de ces boucles d’oreilles portées par une femme noire.

La collection haute couture printemps-été 2023 de Schiaparelli évite de tomber dans l’exotisme, à l’exception peut-être de ces boucles d’oreilles portées par une femme noire.

Getty Images

Ce lundi 23 janvier à Paris, quelques heures avant Dior, Schiaparelli, autre maison historique créée en 1927, dévoilait sa collection haute couture printemps-été 2023. Elle s’articule autour d’éléments surréalistes propres à la marque, mais se distingue surtout parce qu’elle évite un écueil: l’exotisme. Autrement dit, le cliché. Combien de fois a-t-on vu des mannequins noirs affublés de looks inspirés par l’Afrique? Combien de fois a-t-on vu un imprimé léopard sur une peau mate? Signe d’une évolution des mentalités, les robes Schiaparelli reproduisant des animaux de la savane, ici dessinées par Daniel Roseberry, ne sont pas portées par des noires, mais par des blanches. Quoique… on repère quand même, sur une fille à la peau d’ébène, une paire de boucles d’oreilles reproduisant un visage au nez épaté et aux lèvres charnues.

Chez Chanel, comme dans toutes les maisons historiques, les cheveux crépus ne sont plus lissés. Ici un look de la collection haute couture printemps-été 2023, présentée mardi.

Chez Chanel, comme dans toutes les maisons historiques, les cheveux crépus ne sont plus lissés. Ici un look de la collection haute couture printemps-été 2023, présentée mardi.

Getty Images

On notera enfin que les mannequins noirs arborent désormais des tresses ou leurs cheveux naturels pour les présentations de haute couture des maisons fondées durant l’ère coloniale. C’était, bien sûr, le cas chez Chanel, créée en 1910, dont le show a eu lieu ce mardi 24 janvier. L’époque récente où le cheveu crépu devait soit être tondu, soit lissé au fer, soit maquillé par un postiche semble révolue.

Installation «Noir est beau», musée Rodin, Paris, jusqu’au 29 janvier

Exposition «Mickalene Thomas: avec Monet», au musée de l’Orangerie, Paris, jusqu’au 6 février

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