Cylisme sur piste: La chute, sournoise rançon d'une vie sur le fil du rasoir
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Cylisme sur pisteLa chute, sournoise rançon d'une vie sur le fil du rasoir

Tantôt sévère, tantôt bénin, mais toujours cruel, le crash à vélo marque forcément ses victimes. Qu'en est-il sur la piste?

par
Oliver Dufour
Granges

Assis à une table dans une salle du Vélodrome Suisse de Granges, où se déroulent les championnats d'Europe de cyclisme sur piste, Stefan Küng avance sa main et touche superstitieusement la surface plane du meuble en bois. «Ca serait bien de ne pas penser à ça», souffle le Thurgovien en retirant son bras. «Mais parfois, on ne peut pas s'en empêcher. Comme lorsque j'étais en stage en altitude dans l'Engadine, cet été, et que je descendais les cols à cent à l'heure. Là, je me suis dit: si mon pneu avant explose, je suis peut-être de nouveau à l'hôpital.»

Une chute importante peut avoir un effet traumatisant sur un coureur cycliste. Celle que Stefan Küng avait vécue en mai dernier sur les routes du Giro ne fait pas exception. Mais le champion du monde de poursuite individuelle et vice-champion d'Europe de poursuite par équipe a su se remettre en selle avec conviction, après avoir fait preuve d'une sage patience. Mais à l'occasion des championnats d'Europe sur piste à Granges (SO), faut-il aussi craindre les cabrioles sur piste?

«Le bruit du carbone qui pète»

«Je dois encore toucher du bois, mais sur piste je ne suis tombé peut-être que deux fois dans ma vie, ce qui m'a juste valu quelques brûlures. Ce sont d'ailleurs les blessures les plus fréquentes, avec les échardes, et elles laissent quelques cicatrices. Parfois ça fait quand même peur. Et ça fait toujours du bruit, aussi, mais c'est plutôt à cause du carbone des roues ou du cadre, qui pète. Pas les os. En l'absence d'obstacles, c'est quand même plus sûr que la route», estime Küng.

Même écho auprès de Silvan Dillier, son coéquipier chez les pistards nationaux. «Sur la piste, c'est surtout que tu n'as pas d'îlots, de ronds-points, des trucs comme ça. Et comme on n'a pas de freins non plus, les coureurs de derrière risquent moins de rentrer dans ceux de devant parce qu'ils freinent soudain à bloc», rappelle l'Argovien. «Parfois, sur route, tu as aussi la pression des directeurs sportifs dans l'oreillette. Ils te préviennent qu'il y a un virage dangereux cinq kilomètres plus loin et veulent tous que tu roules devant pour réduire le danger. Et là, tu as vingt équipes de huit coureurs qui veulent se placer parmi les vingt premiers. Forcément, sur routes étroites, ça provoque des chutes.»

«Je me suis retrouvé sur le bois»

Sur piste, les coureurs sont bien entendu moins nombreux à la fois, ce qui offre plus d'espaces et une meilleure visibilité. «J'ai quand même vécu quelques chutes sur piste», précise Dillier. «Surtout dans l'américaine, parce que c'est vraiment technique. Si ça va vite, il faut se concentrer, sinon ça peut être dangereux. Ca m'est arrivé qu'un gars me rentre dedans parce qu'il n'avait pas vu que je passais un relais et qu'il ne pouvait plus m'éviter. Ca peut être plus ou moins grave.»

Même lors de la poursuite par équipe, une discipline où le contact avec l'adversaire est rare, personne n'est à l'abri d'une cascade involontaire. Récemment, l'un des membres du quatuor de l'équipe suisse s'est aussi retrouvé au sol, à la suite d'une mauvaise communication. «C'était vendredi dernier à l'entraînement», situe Frank Pasche. «Par malchance, je me suis retrouvé sur le bois. Lors d'un exercice de poursuite, il y a eu une incompréhension par rapport au nombre de tours à parcourir. J'étais tout derrière et le coureur de tête est monté dans le virage. Pour moi il restait encore un tour de plus à boucler. J'ai touché la roue du troisième coureur et c'est parti en glissade. Heureusement, je n'ai rien tapé, parce qu'on allait vite. Et je n'ai presque rien eu. Mais mieux vaut toujours aller contrôler son châssis après, comme on dit, parce qu'on peut s'être fait quelque chose de sérieux sans s'en rendre compte», sourit le Vaudois.

Plaisir du risque

«Ce sont les risques du métier», enchaîne son coéquipier Théry Schir, pour qui ce sont des choses qu'on ne maîtrise pas. «Je suis un peu le spécialiste des chutes», rigole le Vaudois. «J'en ai connu beaucoup. Par chance, ça a toujours été plus de brûlures que de fractures, mis à part une aux côtes. Mais ce qui fait vraiment mal, ce sont les pistes en béton. C'est comme sur la route, sauf qu'on y roule encore plus vite.» Olivier Beer peut d'ailleurs en témoigner, lui qui s'est offert une fracture ouverte de l'index droit, opérée dans la foulée, en août dernier, lors des championnats de Suisse sur la piste extérieure de Zurich. «Je n'ai pas pu éviter la chute. Un groupe de cinq coureurs est parti au tapis. Le seul souci, c'est que je ne peux toujours pas plier le doigt. Ca me pénalisera sans doute un peu lors des départs, durant ces championnats d'Europe. Et j'aurai peut-être un peu d'appréhension dans les courses en peloton», imagine le troisième Vaudois de la bande.

Alors, la piste, un endroit dangereux? «Le cyclisme est à la base un sport assez dangereux», admet Stefan Küng. On roule des fois à 60 ou 70km/h, parfois même plus, sur des boyaux de 19mm. Il peut toujours arriver quelque chose. Mais j'aime le risque, l'adrénaline. On ne peut profiter de la vie que lorsqu'on la vit intensément. Le cyclisme, c'est un peu ça aussi. Le vrai plaisir de foncer à 70 à l'heure sur la piste allié au risque», philosophe le cérébral Thurgovien. Touchons du bois pour que lui et ses coéquipiers restent bien en selle jusqu'au bout de ces Européens. Et même bien au-delà.

Twitter, @Oliver_Dufour

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